Il ne fallait pas ruiner dans le cœur de la femme la doctrine qui divinise l'autorité et la subordination.

Mais puisqu'on a fait, laissé faire et laissé passer, il faut subir les conséquences de la situation présente, et ne pas blâmer la femme lorsqu'elle témoigne avoir profité des leçons qu'on lui donne; on ne peut plus ressusciter le passé, ni rendre à la femme ses naïves croyances, ses niaises soumissions, son ignorance et son existence cachée: on l'a développée pour la liberté et l'égalité, qu'on lui donne donc l'une et l'autre; car elle ne formera des hommes libres qu'à la condition d'être libre elle-même.

Dans l'ouvrage que vous terminez, lecteur, je n'ai posé et soutenu qu'une thèse: celle de l'égalité de Droit pour les deux sexes; je n'avais donc pas à me préoccuper des fonctions de la femme, c'est à dire de l'usage que, par suite de sa nature particulière, si elle en a une, elle sera librement conduite à faire de son droit.

Je me serais même interdit de répondre à cette simple question: Y a-t-il dans la Société des fonctions masculines et des fonctions féminines? Si, par une inconcevable aberration, certaines gens n'eussent fait des fonctions qu'ils attribuent à la femme, des causes d'infériorité devant le Droit.

J'ai dû dire alors: ne confondons pas le droit et la fonction: le Droit est la condition, la faculté générale et absolue; la Fonction est la manifestation des aptitudes individuelles qui sont limitées: personne n'a la puissance d'user de tous ses droits, et chacun en use selon sa nature propre, et les circonstances dans lesquelles il se trouve: il se peut que les femmes n'aient pas aptitude pour une foule de fonctions; que la maternité et les soins de l'intérieur pour lesquels la majorité d'entre elles sont formées aujourd'hui, les empêchent d'entrer dans une foule de carrières: cela ne signifie rien quant à la question de Droit: elles ne sont pas plus obligées d'être autres qu'elles ne sont, que l'immense majorité des hommes ne se trouve obligée d'user de tous ses droits. Si, comme on le croit, la femme n'est pas apte à remplir certaines fonctions privées ou publiques, ou qu'elle n'en ait pas le temps, on n'a nul besoin de les lui interdire; si, au contraire, on lui croit l'aptitude et le temps, en l'empêchant de se manifester, on commet une iniquité, un acte d'odieuse tyrannie: le droit est absolu, il ne se scinde pas, il est un: quand il se différencie, ce n'est plus le Droit, c'est le privilége, c'est à dire l'injustice.

Toutefois, pour qu'on ne m'accuse pas d'éluder ou de tourner les questions, parce que je ne puis ou ne veux pas les résoudre, j'ai déclaré nettement ma pensée et j'ai dit: en principe, je n'admets pas que, devant le Droit, on puisse légitimement classer les fonctions en masculines et féminines, quoique j'admette qu'elles se classent dans la pratique selon le degré de développement des sexes et leurs aptitudes actuelles.

Je ne puis admettre en principe une classification devant le Droit, parce que cela supposerait qu'on a trouvé la loi permanente des caractères qui distinguent radicalement les sexes;

Parce que cela supposerait que les sexes sont immobiles, improgressifs.

Or les théories qui établissent une classification, sont loin de révéler la loi, puisqu'elles sont contredites par une multitude innombrable de faits. Et si leur caractère empirique suffit pour les rejeter, que sera-ce, si l'on considère les tristes conséquences qu'elles entraînent!

Elles faussent l'éducation, détruisent la spontanéité du sexe jugé inférieur;