LA JEUNE FEMME. Et si le mari est interdit, absent, frappé d'une peine afflictive ou infamante, s'il est mineur et sa femme majeure?
L'AUTEUR. Alors la femme se fait autoriser par le président.
LA JEUNE FEMME. Mais la femme est donc en tutelle lorsqu'elle est mariée; elle ne peut donc échapper à la tutelle du mari que pour tomber sous celle du tribunal? N'est-ce pas pour la femme française le rétablissement restreint de la loi romaine?
Cesser d'être de son pays, s'absorber corps et biens dans un homme, obéir et suivre comme un chien! Et cela dans un pays où la femme travaille, gagne, administre, est journellement appelée à défendre ses intérêts et ceux de ses enfants, souvent contre son mari! Mais cela est révoltant, Madame.
L'AUTEUR. Je ne vous en verrai jamais assez révoltée.
LA JEUNE FEMME. Supposons que les parents de la jeune fille n'aient consenti à la marier qu'à la condition qu'elle ne quittera pas le pays; supposons encore qu'il soit établi par les gens de l'art que la contrée où le mari veut la conduire compromettra sa santé, la tuera peut-être, la femme, dans ces cas, ne serait-elle pas dispensée de suivre son mari?
L'AUTEUR. Non certainement: d'une part on ne peut faire de conventions valables contre la loi; de l'autre, cette même loi ne met aucune restriction à l'obligation où est la femme de suivre le mari.
LA JEUNE FEMME. Ainsi un mari serait assez scélérat pour vouloir tuer sa femme quand elle lui aurait donné un enfant, et garder sa dot par la tutelle, il le pourrait sans courir aucun risque en choisissant bien le climat? Et si elle se réfugiait auprès de la mère qui l'a portée dans son sein, le mari aurait le droit de venir l'arracher de ses bras?
L'AUTEUR. Il pourrait même s'éviter cette peine, en envoyant la gendarmerie chercher sa femme. Tout le monde condamnerait cet homme, la conscience publique se soulèverait..... Mais la loi lui a livré la victime, elle ne peut rien contre lui.
LA JEUNE FEMME. Ah! je ne m'étonne plus qu'il y ait aujourd'hui tant de jeunes filles qui reculent devant le mariage! Moi-même, j'aurais connu ces lois, qu'il est certain que je ne me serais pas mariée. Heureusement les hommes valent généralement mieux que les lois.