Quand les femmes le voudront fortement, la loi sera transformée. Toute mère doit d'abord instruire sa fille de la position qui lui est faite dans le mariage; des risques terribles et nombreux qu'elle court dans l'amour.
LA JEUNE FEMME. Un certain nombre d'entre nous, effrayées du servage que subit la femme mariée, ne voulant point passer sous les fourches caudines du mariage, introduisent de plus en plus dans nos mœurs une forme d'union durable et honnête qu'on peut nommer mariage libre; liaison qu'il n'est pas permis de confondre avec ces rapprochements passagers si déshonorants pour les deux sexes.
L'AUTEUR. Beaucoup d'inconvénients sont attachés au mariage libre. D'abord les mœurs ne blâmeront pas l'homme qui abandonnera sa compagne, même après vingt ans d'union, même avec des enfants. Il y a mieux: cette action indigne ne l'empêchera pas de trouver des mères qui n'hésiteront pas à l'accepter pour gendre. D'autre part, la femme, quelle que soit la chasteté de sa conduite, rencontrera constamment sur sa route des collets montés ou d'hypocrites adultères qui lui témoigneront du dédain, qui lui fermeront leur porte, quoiqu'elles l'ouvrent à son conjoint. Souvent elle verra l'homme auquel elle fait le sacrifice de sa réputation oublier de la faire respecter, consentir à fréquenter les personnes chez lesquelles elle n'est pas admise.
Cependant la répugnance pour le mariage légal est si grande chez certaines femmes dignes et réfléchies, qu'elles préfèrent encourir toutes les mauvaises chances que de s'enchaîner. Qu'elles rendent alors leur situation le moins périlleuse possible: elles peuvent y réussir par un contrat d'association qui assure leurs droits dans le travail commun, et garantisse l'avenir des enfants. L'homme les respectera davantage, quand il aura des obligations à remplir envers elles comme associées: S'il refusait de signer un tel contrat, la femme serait une insensée d'accepter sa compagnie, car il serait certain qu'il n'est qu'un égoïste et conserve une arrière-pensée d'exploitation et d'abandon.
LA JEUNE FEMME. Une autre classe de femmes, n'ayant pas moins de répugnance pour la cérémonie légale que les précédentes, mais qui la subissent parce qu'elles craignent l'opinion, n'osent déplaire à leur famille et n'ont pas foi en la constance de l'homme, s'inquiètent comment elles pourraient concilier leur dignité avec la situation que leur fait la loi.
L'AUTEUR. Deux faits identiques, qui se sont passés il y a quelques années aux États-Unis, diront à ces femmes-là ce qu'elles ont à faire.
Miss Lucy Stone et Miss Antoinette Brown, deux femmes du parti de l'émancipation qui parcourent l'Amérique du Nord en faisant des lectures, étaient recherchées par deux frères, les Messieurs Blackwell. En Amérique, comme partout, la loi subordonne la femme mariée. La position était difficile pour les émancipatrices: se marier sous la loi d'infériorité, c'était violer leurs principes; s'unir librement, c'était nuire à leur considération et s'ôter le pouvoir d'agir. Elle s'en tirèrent fort habilement. Chacune d'elles, de concert avec son fiancé, rédigea une protestation contre la loi qui régit le mariage; protestation suivie de conventions par lesquelles les futurs conjoints se reconnaissaient mutuellement égaux et libres, déclarant ne se marier devant le magistrat que par respect pour l'opinion. Puis, après la cérémonie légale, les époux publièrent dans les journaux cet engagement réciproque.
Que les femmes qui ont le sentiment de leur dignité fassent signer et signent un tel acte. Devant la loi, il est nul; mais il ne le sera pas devant la conscience des témoins qui y auront assisté. Si la femme est ce qu'elle doit être, honnête et sérieuse, et que le mari viole ses promesses, il sera réputé un malhonnête homme. Du reste, le respect de sa signature lui sera facilité, si la femme se marie, comme nous le conseillons, sous le régime dotal avec paraphernaux et société d'acquêts, ou sous celui de la séparation de biens.
LA JEUNE FEMME. Ainsi dans le mariage libre, contrat d'association enregistré; dans le mariage légal, protestation devant témoins contre la loi qui subalternise la femme, contrat sous le régime dotal avec paraphernaux ou sous celui de la séparation de biens, tels sont les moyens par lesquels vous jugez que la femme française peut protester contre la loi du mariage actuel, en attendant que le législateur la réforme.
L'AUTEUR. Oui, Madame; si cette forme de protestation est insuffisante, elle n'est pas immorale comme celle qui se produit aujourd'hui par l'adultère, la profanation du mariage devenu un ignoble marché où l'on se vend à une femme pour tant de dot. La mesure que nous proposons aux femmes fera réfléchir le législateur; la forme de protestation qu'on se permet aujourd'hui détruit la famille, les mœurs et la santé publique.