La troisième iniquité est de se servir de l'état d'abaissement où l'on a réduit l'opprimé pour le calomnier et nier ses droits: on s'écrie: regardez: Voilà le serf! Voilà l'esclave! Voilà le nègre! Voilà l'ouvrier! Voilà la femme! Quels droits voulez-vous reconnaître à ces natures inférieures et débiles? Ils sont incapables de se connaître et de se régir: nous devons donc penser, vouloir et gouverner pour eux.
Eh! non, Messieurs, ce ne sont pas là des hommes et des femmes: ce sont les tristes produits de votre égoïsme, de votre affreux esprit de domination, de votre imbécillité..... S'il y avait des dieux infernaux, je vous y dévouerais sans pitié et de tout mon cœur! Au lieu de calomnier vos semblables pour conserver vos priviléges, donnez leur l'instruction, la liberté; alors seulement vous aurez le droit de vous prononcer sur leur nature: car on ne peut connaître la nature d'une créature humaine que lorsqu'elle se développe en toute liberté dans l'égalité.
J'ai justifié, je crois, ma répugnance à donner une classification des sexes, et par l'impossibilité d'en établir actuellement une raisonnable, et par la crainte bien légitime de l'usage qu'on en ferait.
Mais on m'objectera, non sans raison, qu'il faut une classification pour la pratique sociale.
J'y consens de tout mon cœur, puisque j'ai fait toutes mes réserves, et prouvé l'inanité des classifications actuelles.
Comme mon principe est que la fonction doit aller au fonctionnaire qui prouve sa capacité, je dis qu'à l'heure qu'il est, par la différence d'éducation, l'homme et la femme ont des fonctions distinctes; et qu'il faut donner à cette dernière la place qu'en général elle mérite.
J'ajoute que c'est une violation du droit naturel de la femme que de la former en vue des fonctions qu'on lui destine: elle doit, sous tous les rapports, être dans le droit commun: pas plus qu'à l'homme, on ne peut légitimement lui dire: ton sexe ne peut faire cela, ne peut prétendre à cela: si elle le fait et y prétend, c'est que son sexe peut le faire et y prétendre: s'il ne le pouvait, il ne le ferait pas; le premier droit est la liberté, le premier devoir la culture de ses aptitudes, le développement de sa raison, de sa puissance d'utilité: un Dieu dit-il le contraire, ce ne serait pas la conscience, mais ce Dieu qui aurait menti.
Que la femme donc prenne la place qui convient à son développement actuel, mais qu'elle se rappelle sans cesse que cette place n'est point fixe et qu'elle doit tendre à monter toujours, jusqu'au jour où sa nature spéciale se révélant par l'égalité d'éducation, d'instruction, de Droit et de Devoir, elle prendra partout sa place légitime à côté de l'homme et sur la même ligne que lui.
Qu'elle rie de toutes les folles utopies élaborées sur sa nature, ses fonctions déterminées pour l'éternité, et se rappelle qu'elle est, non pas ce que la nature, mais ce que l'esclavage, les préjugés, l'ignorance, l'ont faite: qu'elle se délivre de toutes ces chaînes et ne se laisse plus intimider et abrutir.
Ainsi Messieurs, toute ma pensée sur la nature et les fonctions de la femme peut se résumer dans les quelques propositions suivantes: