LA MÈRE. Très bien. Maintenant appliquez cette doctrine générale à l'amour humain, mes enfants.

LE FILS. Puisque l'amour est une des formes de l'attraction, et que le but général de l'attraction est la production, le progrès, la conservation des êtres et des espèces, il est évident que l'amour humain doit avoir ces caractères. Sa principale fonction me paraît être la reproduction de l'espèce.

LA FILLE. Il me semble, frère, que tu lui fais une part insuffisante, puisque, ce but rempli, deux honnêtes époux ne cessent pas de s'aimer, et que l'on peut s'aimer sans avoir d'enfants.

LA MÈRE. Tu as raison, ma fille; nos facultés étant plus nombreuses, plus développées que celles des animaux, notre amour ne saurait être incomplet comme le leur; il ne saurait non plus être le même dans notre espèce progressive que dans les espèces fatales et improgressives par elles-mêmes. Chez nous, chaque faculté, convenablement employée, aide au perfectionnement de toutes les autres; mal employée, rompt notre harmonie et nous fait descendre: il en est de même de notre amour. Que dis-je, cette passion est surtout celle qui nous fait grandir ou déchoir.

Vous le savez, mes enfants, l'humanité ne s'avance qu'en se formulant un idéal de perfection et en s'efforçant de le réaliser. Chaque passion a son idéal qui se modifie par celui de l'ensemble. A l'origine, l'homme animal donnait pour but à l'amour le plaisir résultant de la satisfaction d'un besoin tout physique: il ne se souciait pas du but le plus évident: la progéniture. Un peu plus tard, l'homme, moins grossier, aima la femme pour sa beauté et sa fécondité: c'est l'âge patriarcal de l'amour. Plus tard encore les races septentrionales transformèrent cet instinct: l'amour se décomposa, si je puis ainsi dire: l'amant eut l'amour de l'âme; la femme fut aimée non seulement pour sa beauté, mais comme inspiratrice de hauts faits: l'époux n'eut que le corps et les enfants furent le fruit du mariage: c'est l'âge chevaleresque de l'amour. Depuis que le travail pacifique s'est organisé et a prévalu dans l'opinion, l'amour est entré dans une nouvelle phase: beaucoup de modernes le considèrent comme initiateur du travail. Les uns regardent l'attrait du plaisir comme jouant le principal rôle dans la production industrielle, et laissent toute liberté à l'attraction, quelque inconstante qu'elle puisse être; d'autres conservent le couple, transforment la femme en mobile d'action: c'est l'amour qu'elle inspire qui excite les efforts du travailleur.

Ce qui est donc acquis jusqu'ici à l'humanité, c'est que l'amour a pour fin la perpétuité de l'espèce, la modification de l'homme par la femme et la production du travail.

Dans un idéal supérieur de Justice, les sexes étant égaux devant le Droit, l'amour aura un but plus élevé: les époux se réuniront parce qu'il y aura conformité de principes, union des cœurs, mariage des intelligences, travail commun: l'amour les unira pour doubler leurs forces, pour les modifier l'un par l'autre: du choc de leur cœur, jailliront des sentiments qu'aucun d'eux n'aurait eus seul; de l'union de leur intelligence, naîtront des pensées qu'aucun d'eux n'aurait eues seul; du concours qu'ils se prêteront dans leur travail commun, sortiront des œuvres qu'aucun d'eux n'aurait accomplies seul, comme de l'union de tout leur être, naîtront des générations nouvelles plus parfaites que les précédentes, parce qu'elles seront le produit d'une harmonie aussi parfaite que possible. Ce ne sera donc que quand la femme prendra sa légitime place, que l'humanité verra l'amour dans toute sa splendeur, et que cette passion, subversive aujourd'hui dans l'inégalité et l'incohérence, deviendra ce qu'elle doit être: un des grands instruments de Progrès.

Nous, mes enfants, qui sommes trop raisonnables pour prendre le moyen par lequel la nature nous porte à remplir ses intentions pour ses intentions mêmes, nous nous garderons bien de croire que l'amour a le plaisir pour but; d'autre part, nous avons trop le respect de l'égalité, pour nous imaginer qu'il n'est fait qu'au profit d'un sexe. Nous resterons fidèles à l'idéal de nos grandes destinées, en définissant l'amour: l'attraction réciproque de l'homme et de la femme dans le but de perpétuer l'espèce, d'améliorer les conjoints l'un par l'autre sous le rapport de l'intelligence et du sentiment et de faire progresser la science, l'art, l'industrie par le travail du couple.

IV

Des sophistes t'ont dit, mon fils, que tous nos penchants sont dans la nature, qu'ils sont bons et doivent être respectés.