Quand il s'agit, par exemple, de longues courses pressées, l'hiver, par les chemins débordés, au milieu de la "poudrerie" que soulève l'aquilon; l'automne, quand le pied s'embourbe et se dégage avec peine dans les sentiers boueux, et l'été sur les routes sans ombrage.

Élément obligé des joies de la famille, il conduit aujourd'hui "les enfants" à la messe de minuit; cette fête unique pour les petits et les simples; fête mystérieuse où ils retrouvent dans la touchante et poétique allégorie de la Crèche, la reproduction tangible, comme une incarnation des choses vagues et douées, du merveilleux qu'ils voient parfois flotter dans les rêves de leur sommeil paisible ou dans les fantaisies de leur imagination naïve.

Les deux plus jeunes de ces six heureux, enfouis, émus et recueillis, dans le fond du traîneau, y viennent pour la première fois.

Tandis que le père, dès qu'on est arrivé descend le premier et se met en devoir de tirer les petits de l'encombrement des "robes", le plus grand saute à terre pour jeter la meilleure et la plus chaude peau sur la bête qui fume. Et pendant qu'on l'attache, les mioches, rangés sur le perron de l'église, engoncés, raides comme des mannequins dans leurs gros vêtements "d'étoffe du pays", regardent et se disent tous bas:

—Pauvre Bidou, il ne verra rien!

Puis on les pousse dans le vestibule, où la main paternelle enlève de leur tête, la "tuque" de laine profondément enfoncée. Les cheveux suivent le mouvement, et demeurent tout droits, hérissés. Qu'importe! les petits hommes, le coeur serré, ne quittent pas des yeux le chef de famille, prêts à obéir au premier signe. A peine osent-ils passer en hâte leur grosse mitaine au bout de leur nez et sur leurs yeux où le froid a mis des larmes.

A travers la lourde porte on perçoit quelque chose de doux et de troublant, quelque chose d'exquis comme un chant pour endormir les anges. Soudain cette porte s'ouvre toute grande et les marmots extasiés, le regard attaché sur les mille feux de l'autel, avancent inconsciemment, marchent comme dans un rêve, jusqu'à ce qu'on les retienne par leur habit.

Tandis que la foule s'agenouille et s'incline autour d'eux, ils restent debout, sans mouvements, absorbés par la vue de la grotte de sapins, cristallisée de sel, représentant la neige sous laquelle gît, presque nu, le Petit-Jésus tout blanc, tout mignon, tendant les bras en souriant aux fidèles qui l'adorent.

Certes, il ne fait pas chaud dans l'église; l'haleine y monte comme l'encens, en spirales blanches, vers la voûte noire. Aussi, malgré la présence du boeuf et de l'âne autour de la crèche, les petits gars se disent-ils en eux-mêmes que cela leur semble bien insuffisant. Ils craignent beaucoup que le bon Jésus ne grelotte, aussi légèrement vêtu. Mais il y a là la sainte Vierge toute sereine, presque souriante; elle s'en apercevrait bien, elle, puisqu'elle est sa maman, n'est-ce pas, s'il avait trop froid.

Qu'importe! voilà saint Joseph avec un grand manteau rejeté en arrière et dont il n'a que faire... S'il le lui mettait, ça ne serait pas de trop assurément!