Ce prince ne lui eût pas toujours parlé des intérêts du Vidame, et la liberté où il se trouvoit de l'entretenir lui eût donné une hardiesse qu'il n'avoit encore osé prendre, si l'on ne fût venu dire à Madame de Clèves que la Reine Dauphine lui ordonnoit de l'aller trouver. Monsieur de Nemours fut contraint de se retirer. Il alla trouver le Vidame, pour lui dire qu'après l'avoir quitté il avoit pensé qu'il étoit plus à propos de s'adresser à Madame de Clèves, qui étoit sa nièce, que d'aller droit à Madame la Dauphine. Il ne manqua pas de raisons pour faire approuver ce qu'il avoit fait, et pour en faire espérer un bon succès.

Cependant Madame de Clèves s'habilla en diligence pour aller chez la Reine.[1] À peine parut-elle dans sa chambre, que cette princesse la fit approcher, et lui dit tout bas: "Il y a deux heures que je vous attends, et jamais je n'ai été si embarrassée à déguiser la vérité que je l'ai été ce matin. La Reine a entendu parler de la lettre que je vous donnai hier; elle croit que c'est le vidame de Chartres qui l'a laissée tomber; vous savez qu'elle y prend quelque intérêt. Elle a fait chercher cette lettre; elle l'a fait demander à Chastelart; il a dit qu'il me l'avoit donnée: on me l'est venu demander, sur le prétexte que c'étoit une jolie lettre, qui donnoit de la curiosité à la Reine. Je n'ai osé dire que vous l'aviez; j'ai cru qu'elle s'imagineroit que je vous l'avois mise entre les mains à cause du Vidame votre oncle, et qu'il y auroit une grande intelligence entre lui et moi. Il m'a déjà paru qu'elle souffroit avec peine qu'il me vît souvent; de sorte que j'ai dit que la lettre étoit dans les habits que j'avois hier, et que ceux qui en avoient la clef étoient sortis. Donnez-moi promptement cette lettre, ajouta-t-elle, afin que je la lui envoie, et que je la lise avant que de l'envoyer, pour voir si je n'en connoîtrai point l'écriture."

Madame de Clèves se trouva encore plus embarrassée qu'elle n'avoit pensé. "Je ne sais, Madame, comment vous ferez, répondit-elle, car Monsieur de Clèves, à qui je l'avois donnée à lire, l'a rendue à Monsieur de Nemours, qui est venu, dès ce matin, le prier de vous la redemander. Monsieur de Clèves a eu l'imprudence de lui dire qu'il l'avoit, et il a eu la foiblesse de céder aux prières que Monsieur de Nemours lui a faites de la lui rendre."

"Vous me mettez dans le plus grand embarras où je puisse jamais être, repartit Madame la Dauphine, et vous avez tort d'avoir rendu cette lettre à Monsieur de Nemours: puisque c'étoit moi qui vous l'avois donnée, vous ne deviez point la rendre sans ma permission. Que voulez-vous que je dise à la Reine, et que pourra-t-elle s'imaginer? Elle croira, et avec apparence, que cette lettre me regarde, et qu'il y a quelque chose entre le Vidame et moi. Jamais on ne lui persuadera que cette lettre soit à Monsieur de de Nemours."

"Je suis très-affligée, répondit Madame de Clèves, de l'embarras que je vous cause: je le crois aussi grand qu'il est; mais c'est la faute de Monsieur de Clèves, et non pas la mienne."

"C'est la vôtre, répliqua Madame la Dauphine, de lui avoir donné la lettre; et il n'y a que vous de femme au monde[1] qui fasse confidence à son mari de toutes les choses qu'elle sait."

"Je crois que j'ai tort, Madame, répliqua Madame de Clèves; mais songez à réparer ma faute, et non pas à l'examiner."

"Ne vous souvenez-vous point à peu près de ce qui est dans cette lettre?" dit alors la Reine Dauphine.

"Oui, Madame, répondit-elle, je m'en souviens, et l'ai relue plus d'une fois."

"Si cela est, reprit Madame la Dauphine, il faut que vous alliez tout à l'heure la faire écrire d'une main inconnue; je l'enverrai à la Reine: elle ne la montrera pas à ceux qui l'ont vue; [quand] elle le feroit, je soutiendrai toujours que c'est celle que Chastelart m'a donnée, et il n'oseroit dire le contraire."