Un soir que Monsieur et Madame de Clèves étoient chez la Reine, quelqu'un dit que le bruit couroit que le Roi nommeroit encore un grand seigneur de la Cour pour aller conduire Madame en Espagne. Monsieur de Clèves avoit les yeux sur sa femme dans le temps que l'on ajouta que ce seroit peut-être le chevalier de Guise ou le maréchal de Saint-André. Il remarqua qu'elle n'avoit point été émue de ces deux noms, ni de la proposition qu'ils fissent ce voyage avec elle. Cela lui fit croire que pas un des deux n'étoit celui dont elle craignoit la présence; et, voulant s'éclaircir de ses soupçons, il entra dans le cabinet de la Reine, où étoit le Roi. Après y avoir demeuré quelque temps, il revint auprès de sa femme, et lui dit tout bas qu'il venoit d'apprendre que ce seroit Monsieur de Nemours qui iroit avec eux en Espagne.

Le nom de Monsieur de Nemours, et la pensée d'être exposée à le voir tous les jours pendant un long voyage, en présence de son mari, donna un tel trouble à Madame de Clèves, qu'elle ne le put cacher, et, voulant y donner d'autres raisons: "C'est un choix bien désagréable pour vous, répondit-elle, que celui de ce prince: il partagera tous les honneurs, et il me semble que vous devriez essayer de faire choisir quelque autre."

"Ce n'est pas la gloire, Madame, reprit Monsieur de Clèves, qui vous fait appréhender que Monsieur de Nemours ne vienne avec moi. Le chagrin que vous en avez vient d'une autre cause. Ce chagrin m'apprend ce que j'aurois appris d'une autre femme par la joie qu'elle en auroit eue. Mais ne craignez point: ce que je viens de vous dire n'est pas véritable, et je l'ai inventé pour m'assurer d'une chose que je ne croyois déjà que trop." Il sortit après ces paroles, ne voulant pas augmenter, par sa présence, l'extrême embarras où il voyoit sa femme.

Monsieur de Nemours entra dans cet instant, et remarqua d'abord l'état où étoit Madame de Clèves. Il s'approcha d'elle, et lui dit tout bas qu'il n'osoit, par respect, lui demander ce qui la rendoit plus rêveuse que de coutume. La voix de Monsieur de Nemours la fit revenir, et, le regardant sans avoir entendu ce qu'il venoit de lui dire, pleine de ses propres pensées et de la crainte que son mari ne le vît auprès d'elle: "Au nom de Dieu, lui dit-elle, laissez-moi en repos."

"Hélas, madame, répondit-il, je ne vous y laisse que trop! De quoi pouvez-vous vous plaindre? Je n'ose vous parler; je n'ose même vous regarder; je ne vous approche qu'en tremblant. Par où me suis-je attiré ce que vous venez de me dire, et pourquoi me faites-vous paroître que j'ai quelque part au chagrin où je vous vois?"

Madame de Clèves fut bien fâchée d'avoir donné lieu à Monsieur de Nemours de s'expliquer plus clairement qu'il n'avoit fait en toute sa vie. Elle le quitta sans lui répondre, et s'en revint chez elle, l'esprit plus agité qu'elle ne l'avoit jamais eu. Son mari s'aperçut aisément de l'augmentation de son embarras; il vit qu'elle craignoit qu'il ne lui parlât de ce qui s'étoit passé. Il la suivit dans un cabinet où elle étoit entrée.

"Ne m'évitez point, Madame, lui dit-il; je ne vous dirai rien qui puisse vous déplaire. Je vous demande pardon de la surprise que je vous ai faite tantôt: j'en suis assez puni par ce que j'ai appris. Monsieur de Nemours étoit de tous les hommes celui que je craignois le plus. Je vois le péril où vous êtes; ayez du pouvoir sur vous, pour l'amour de vous-même, et, s'il est possible, pour l'amour de moi. Je ne vous le demande point comme un mari, mais comme un homme dont vous faites tout le bonheur, et qui a pour vous une passion plus tendre et plus violente que celui que votre cœur lui préfère."

Monsieur de Clèves s'attendrit en prononçant ces dernières paroles, et eut peine à les achever. Sa femme en fut pénétrée, et fondant en larmes, elle l'embrassa avec une tendresse et une douleur qui le mirent dans un état peu différent du sien. Ils demeurèrent quelque temps sans se rien dire, et se séparèrent sans avoir la force de se parler.

Les préparatifs pour le mariage de Madame étoient achevés. Le duc d'Albe arriva pour l'épouser. Il fut reçu avec toute la magnificence et toutes les cérémonies qui se pouvoient faire dans une pareille occasion. Le Roi attendit lui-même le duc à la première porte du Louvre avec les deux cents gentilshommes servants, et le Connétable[1] à leur tête. Lorsque ce duc fut proche du Roi, il voulut lui embrasser les genoux; mais le Roi l'en empêcha, et le fit marcher à son côté jusque chez la Reine et chez Madame, à qui le duc d'Albe apporta un présent magnifique de la part de son maître. Il alla ensuite chez Madame Marguerite, sœur du Roi, lui faire les compliments de Monsieur de Savoie, et l'assurer qu'il arriveroit dans peu de jours. L'on fit de grandes assemblées au Louvre, pour faire voir au duc d'Albe et au prince d'Orange,[2] qui l'avoit accompagné, les beautés de la Cour.

Madame de Clèves n'osa se dispenser de s'y trouver, quelque envie qu'elle en eût, par la crainte de déplaire à son mari, qui lui commanda absolument d'y aller. Ce qui l'y déterminoit encore davantage étoit l'absence de Monsieur de Nemours. Il étoit allé au devant de Monsieur de Savoie; et, après que ce prince fut arrivé, il fut obligé de se tenir presque toujours auprès de lui pour lui aider à toutes les choses qui regardoient les cérémonies de ses noces; cela fit que Madame de Clèves ne rencontra pas ce prince aussi souvent qu'elle avoit accoutumé, et elle s'en trouvoit dans quelque sorte de repos.