"Elles ne me le sont peut-être pas, Madame, reprit-il; mais ce ne sont point de véritables raisons. Je crois savoir que Monsieur de Clèves m'a cru plus heureux que je n'étois, et qu'il s'est imaginé que vous aviez approuvé des extravagances que la passion m'a fait entreprendre sans votre aveu."

"Ne parlons point de cette aventure, lui dit-elle; je n'en saurais soutenir la pensée; elle me fait honte, et elle m'est aussi trop douloureuse par les suites qu'elle a eues. Il n'est que trop véritable que vous êtes cause de la mort de Monsieur de Clèves: les soupçons que lui a donnés votre conduite inconsidérée lui ont coûté la vie comme si vous la lui aviez ôtée de vos propres mains. Voyez ce que je devrois faire si vous en étiez venus ensemble à ces extrémités, et que le même malheur en fût arrivé. Je sais bien que ce n'est pas la même chose à l'égard du monde; mais, au mien, il n'y a aucune différence, puisque je sais que c'est par vous qu'il est mort, et que c'est à cause de moi."

"Ah! Madame, lui dit Monsieur de Nemours, quel fantôme de devoir opposez-vous à mon bonheur! Quoi! Madame, une pensée vaine et sans fondement vous empêchera[1] de rendre heureux un homme que vous ne haïssez pas! Quoi! j'aurois pu concevoir l'espérance de passer ma vie avec vous; ma destinée m'auroit conduit à aimer la plus estimable personne du monde; j'aurois vu en elle tout ce qui peut faire une adorable maîtresse; elle ne m'auroit pas haï, et je n'aurois trouvé dans sa conduite que tout ce qui peut être à désirer dans une femme! Car enfin, Madame, vous êtes peut-être la seule personne en qui ces deux choses se soient jamais trouvées au degré qu'elles sont en vous: tous ceux qui épousent des maîtresses dont ils sont aimés tremblent en les épousant et regardent avec crainte, par rapport aux autres, la conduite qu'elles ont eue avec eux; mais en vous, Madame, rien n'est à craindre, et on ne trouve que des sujets d'admiration. N'aurois-je envisagé, dis-je, une si grande félicité, que pour vous y voir apporter vous-même des obstacles? Ah! Madame, vous oubliez que vous m'avez distingué du reste des hommes: ou plutôt vous ne m'en avez jamais distingué; vous vous êtes trompée, et je me suis flatté."

"Vous ne vous êtes point flatté, lui répondit-elle; les raisons de mon devoir ne me paroîtroient peut-être pas si fortes sans cette distinction dont vous vous doutez, et c'est elle qui me fait envisager des malheurs à m'attacher à vous."

"Je n'ai rien à répondre, Madame, reprit-il, quand vous me faites voir que vous craignez des malheurs; mais je vous avoue qu'après tout ce que vous avez bien voulu me dire, je ne m'attendois pas à trouver une si cruelle raison."

"Elle est si peu offensante pour vous, reprit Madame de Clèves, que j'ai même beaucoup de peine à vous l'apprendre."

"Hélas! Madame, répliqua-t-il, que pouvez-vous craindre qui me flatte trop, après ce que vous venez de me dire?"

"Je veux vous parler encore avec la même sincérité que j'ai déjà commencé, reprit-elle, et je vais passer par dessus toute la retenue et toutes les délicatesses que je devrois avoir dans une première conversation; mais je vous conjure de m'écouter sans m'interrompre.

"Je crois devoir à votre attachement la foible récompense de ne vous cacher aucun de mes sentiments et de vous les laisser voir tels qu'ils sont. Ce sera apparemment la seule fois de ma vie que je me donnerai la liberté de vous les faire paroître; néanmoins, je ne saurois vous avouer sans honte que la certitude de n'être plus aimée de vous comme je le suis me paroît un si horrible malheur, que, [quand] je n'aurois point des raisons de devoir insurmontables, je doute si je pourrois me résoudre à m'exposer à ce malheur. Je sais que vous êtes libre, que je le suis et que les choses sont d'une sorte que le public n'auroit peut-être pas sujet de vous blâmer ni moi non plus, quand nous nous engagerions ensemble pour jamais; mais les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels? Dois-je espérer un miracle en ma faveur, et puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette passion dont je ferois toute ma félicité? Monsieur de Clèves étoit peut-être l'unique homme du monde capable de conserver de l'amour dans le mariage. Ma destinée n'a pas voulu que j'aie pu profiter de ce bonheur; peut-être aussi que sa passion n'avoit subsisté que parce qu'il n'en avoit pas trouvé en moi. Mais je n'aurois pas le même moyen de conserver la vôtre; je crois même que les obstacles ont fait votre constance; vous en avez assez trouvé pour vous animer à vaincre, et mes actions involontaires ou les choses que le hasard vous a appris vous ont donné assez d'espérance pour ne vous pas rebuter."

"Ah! Madame, reprit Monsieur de Nemours, je ne saurois garder le silence que vous m'imposez: vous me faites trop d'injustice, et vous me faites trop voir combien vous êtes éloignée d'être prévenue en ma faveur."