—Je n'ai nulle inquiétude de votre conduite, lui dit-il; vous avez plus de force et plus de vertu que vous ne pensez. Ce n'est point aussi la crainte de l'avenir qui m'afflige. Je ne suis affligé que de vous voir pour un autre des sentiments que je n'ai pu vous donner.
—Je ne sais que vous répondre, lui dit-elle; je meurs de honte en vous en parlant. Épargnez-moi, je vous en conjure, de si cruelles conversations; réglez ma conduite; faites que je ne voie personne. C'est tout ce que je vous demande. Mais trouvez bon que je ne vous parle plus d'une chose qui me fait paraître si peu digne de vous, et que je trouve si indigne de moi.
—Vous avez raison, Madame, répliqua-t-il; j'abuse de votre douceur et de votre confiance. Mais aussi ayez quelque compassion de l'état où vous m'avez mis, et songez que, quoi que vous m'ayez dit, vous me cachez un nom qui me donne une curiosité avec laquelle je ne saurais vivre. Je ne vous demande pourtant pas de la satisfaire; mais je ne puis m'empêcher de vous dire que je crois que celui que je dois envier est le maréchal de Saint-André, le duc de Nemours ou le chevalier de Guise.
—Je ne vous répondrai rien, lui dit-elle en rougissant, et je ne vous donnerai aucun lieu, par mes réponses, de diminuer ni de fortifier vos soupçons. Mais si vous essayez de les éclaircir en m'observant, vous me donnerez un embarras qui paraîtra aux yeux de tout le monde Au nom de Dieu, continua-t-elle, trouvez bon que, sur le prétexte de quelque maladie, je ne voie personne.
—Non, Madame, répliqua-t-il, on démêlerait bientôt que ce serait une chose supposée; et de plus, je ne me veux fier qu'à vous-même: c'est le chemin que mon cœur me conseille de prendre, et la raison me conseille aussi. De l'humeur dont vous êtes, en vous laissant votre liberté, je vous donne des bornes plus étroites que je ne pourrais vous en prescrire.
Monsieur de Clèves ne se trompait pas: la confiance qu'il témoignait à sa femme la fortifiait davantage contre monsieur de Nemours, et lui faisait prendre des résolutions plus austères qu'aucune contrainte n'aurait pu faire. Elle alla donc au Louvre et chez la reine dauphine à son ordinaire; mais elle évitait la présence et les yeux de monsieur de Nemours avec tant de soin, qu'elle lui ôta quasi toute la joie qu'il avait de se croire aimé d'elle. Il ne voyait rien dans ses actions qui ne lui persuadât le contraire. Il ne savait quasi si ce qu'il avait entendu n'était point un songe, tant il y trouvait peu de vraisemblance. La seule chose qui l'assurait qu'il ne s'était pas trompé était l'extrême tristesse de madame de Clèves, quelque effort qu'elle fît pour la cacher: peut-être que des regards et des paroles obligeantes n'eussent pas tant augmenté l'amour de monsieur de Nemours que faisait cette conduite austère.
Un soir que monsieur et madame de Clèves étaient chez la reine, quelqu'un dit que le bruit courait que le roi mènerait encore un grand seigneur de la cour, pour aller conduire Madame en Espagne. Monsieur de Clèves avait les yeux sur sa femme dans le temps que l'on ajouta que ce serait peut-être le chevalier de Guise ou le maréchal de Saint-André. Il remarqua qu'elle n'avait point été émue de ces deux noms, ni de la proposition qu'ils fissent ce voyage avec elle. Cela lui fit croire que pas un des deux n'était celui dont elle craignait la présence et voulant s'éclaircir de ses soupçons, il entra dans le cabinet de la reine, où était le roi. Après y avoir demeuré quelque temps, il revint auprès de sa femme, et lui dit tout bas qu'il venait d'apprendre que ce serait monsieur de Nemours qui irait avec eux en Espagne.
Le nom de monsieur de Nemours et la pensée d'être exposée à le voir tous les jours pendant un long voyage en présence de son mari, donna un tel trouble à madame de Clèves, qu'elle ne le put cacher; et voulant y donner d'autres raisons:
—C'est un choix bien désagréable pour vous, répondit-elle, que celui de ce prince. Il partagera tous les honneurs, et il me semble que vous devriez essayer de faire choisir quelque autre.
—Ce n'est pas la gloire, Madame, reprit monsieur de Clèves, qui vous fait appréhender que monsieur de Nemours ne vienne avec moi. Le chagrin que vous en avez vient d'une autre cause. Ce chagrin m'apprend ce que j'aurais appris d'une autre femme, par la joie qu'elle en aurait eue. Mais ne craignez point; ce que je viens de vous dire n'est pas véritable, et je l'ai inventé pour m'assurer d'une chose que je ne croyais déjà que trop.