Quoique très remarquable par certaines qualités intellectuelles, rien de si rabaissé, il faut en convenir, que son âme. Nulle générosité, point de vraie grandeur. Je ne l'ai jamais vu admirer, je ne l'ai jamais vu comprendre une belle action. Toujours il se défiait des apparences d'un bon sentiment; il ne fait nul cas de la sincérité et n'a pas craint de dire qu'il reconnaissait la supériorité d'un homme au plus ou moins d'habileté avec laquelle il savait manier le mensonge; et, à cette occasion, il se plaisait à rappeler que l'un de ses oncles, dès son enfance, avait prédit qu'il gouvernerait le monde, parce qu'il avait coutume de toujours mentir. «M. de Metternich, disait-il encore, est tout près d'être un homme d'État, il ment très bien.»
Tous les moyens de gouverner les hommes ont été pris par Bonaparte parmi ceux qui tendent à les rabaisser. Il redoutait les liens d'affection, il s'efforçait d'isoler chacun, il n'a vendu ses faveurs qu'en éveillant l'inquiétude, pensant que la vraie manière de s'attacher les individus est de les compromettre, et souvent même de les flétrir dans l'opinion. Il ne pardonnait à la vertu que lorsqu'il avait pu l'atteindre par le ridicule.
On ne peut pas dire qu'il ait vraiment aimé la gloire, il n'a pas hésité à lui préférer toujours le succès; aussi, véritablement audacieux dans la fortune, et la poussant aussi loin qu'elle peut aller, on l'a vu constamment timide et troublé quand le malheur a pesé sur sa tête. Tout courage généreux semble lui être étranger, et, sur ce point, on n'oserait pas le dévoiler autant qu'il l'a fait lui-même par l'un de ses aveux, consacré dans une anecdote que je n'ai jamais oubliée.
Un jour,--c'était après sa défaite de Leipzig et lorsque, de retour à Paris, il s'occupait à rassembler les débris de son armée pour défendre nos frontières,--il parlait à M. de Talleyrand du mauvais succès de la guerre d'Espagne et des embarras où elle le plongeait à cette époque. Il s'ouvrait sur sa propre situation, non pas avec ce noble abandon qui ne craint pas de convenir d'une faute, mais avec ce sentiment hautain de la supériorité qui permet de ne rien dissimuler. C'est même dans cet entretien qu'au milieu de ses épanchements, M. de Talleyrand lui disant tout à coup: «Mais, à propos, vous me consultez comme si nous n'étions plus brouillés?» Bonaparte lui répondit: «Ah! aux circonstances, les circonstances. Laissons le passé et l'avenir, et voyons votre avis sur le moment présent.
--Eh bien, reprit M. de Talleyrand, il ne vous reste qu'un parti à prendre: vous vous êtes trompé. Il faut le dire, et tâcher de le dire noblement. Proclamez donc que, roi par le choix des peuples, élu des nations, votre dessein n'a jamais été de vous dresser contre elles; que, lorsque vous avez commencé la guerre d'Espagne, vous avez cru seulement délivrer les peuples du joug d'un ministre odieux, encouragé par la faiblesse de son prince; mais que, en y regardant de plus près, vous vous apercevez que les Espagnols, quoique éclairés sur les torts de leur roi, n'en sont pas moins attachés à sa dynastie; que vous allez donc la leur rendre, pour qu'il ne soit pas dit que vous vous soyez opposé à aucun voeu national. Après cette proclamation, rendez la liberté au roi Ferdinand, et retirez vos troupes. Un pareil aveu pris de si haut et quand les étrangers sont encore hésitants sur notre frontière, ne peut que vous faire honneur, et vous êtes encore trop fort pour qu'il soit pris pour une lâcheté.
--Une lâcheté? reprit Bonaparte; eh! que m'importe; sachez que je ne craindrais nullement d'en faire une, si elle m'était utile. Tenez, au fond, il n'y a rien de noble ni de bas dans ce monde; j'ai dans mon caractère tout ce qui peut contribuer à affermir le pouvoir, et à tromper ceux qui prétendent me connaître. Franchement, je suis lâche, moi, essentiellement lâche; je vous donne ma parole que je n'éprouverais aucune répugnance à commettre ce qu'ils appellent dans le monde une action déshonorante. Mes penchants secrets, qui sont après tout ceux de la nature, opposés à certaines affectations de grandeur dont il faut que je me décore, me donnent des ressources infinies pour déjouer les croyances de tout le monde. Il s'agit donc seulement aujourd'hui de voir si ce que vous me conseillez s'accorde avec ma politique présente, et de chercher encore (ajouta-t-il avec un sourire de Satan, disait M. de Talleyrand) si vous n'avez point quelque intérêt secret à m'entraîner dans cette démarche.»
Dussé-je prolonger ce portrait au delà des bornes ordinaires, je ne me refuserai point à y insérer les différentes anecdotes que je ne saurais rattacher ailleurs, et qui doivent servir à prouver ce que j'avance. En voici une autre qui ne me paraît point déplacée en cet endroit. Bonaparte était sur le point de partir pour l'Égypte; il alla voir M. de Talleyrand, alors ministre des affaires étrangères du Directoire. «J'étais dans mon lit assez malade (disait M. de Talleyrand); Bonaparte s'assit près de moi, m'abandonna les rêveries de sa jeune imagination, et m'intéressa par l'activité de son esprit, et aussi par les obstacles qu'il devait rencontrer dans les ennemis secrets que je lui connaissais. Il me parla de l'embarras où il se trouvait faute d'argent, et me dit qu'il ne savait où en prendre. «Tenez, lui dis-je, ouvrez mon secrétaire, vous y trouverez cent mille francs qui m'appartiennent; ils sont à vous pour ce moment, vous me les rendrez à votre retour.» Bonaparte me sauta au col, et j'éprouvai réellement un sentiment doux de sa joie. Quand il fut consul, il me rendit l'argent que je lui avais prêté; puis il me demanda un jour: «Quel intérêt pouviez-vous donc avoir à me prêter cet argent? Je l'ai cent fois cherché dans ma tête alors, et je ne me suis jamais bien expliqué quel avait pu être votre but.--C'est, lui répondis-je, que je n'en avais point. Je me sentais très malade; je pouvais fort bien ne vous revoir jamais; mais vous étiez jeune, vous me causâtes une impression vive et pénétrante, et je fus entraîné à vous rendre ce service sans la moindre arrière-pensée.--Dans ce cas, reprit Bonaparte, et si c'était réellement sans prévision, vous faisiez une action de dupe.»
En adoptant l'ordre que j'ai indiqué, je devrais parler maintenant du coeur de Bonaparte. Mais, s'il était possible de croire qu'un être, sur tout autre point semblable à nous, fût cependant privé de cette portion de notre organisation qui nous donne le besoin d'aimer et d'être aimés, je dirais qu'à l'instant de sa création, son coeur pourrait fort bien avoir été oublié, ou bien peut-être était-il venu à bout de le comprimer complètement. Il s'est toujours fait trop de bruit à lui-même pour être arrêté par un sentiment affectueux, quel qu'il fût. Il ignore à peu près les liens du sang, les droits de la nature; je ne sais même si la paternité n'eût pas échoué devant lui. Il semblerait du moins qu'elle ne lui apparaissait point comme la première de ses relations avec son fils.
Un jour, à son déjeuner, pendant lequel il avait admis Talma, ce qui lui arrivait assez fréquemment, on lui amena le jeune Napoléon. L'empereur le prend sur ses genoux, et, loin de lui faire aucune caresse, il s'amuse à le frapper, mais à la vérité légèrement; puis, se retournant vers Talma: «Talma, lui dit-il, dites-moi ce que je fais là.» Talma, comme on le pense bien, était un peu embarrassé de sa réponse. «Vous ne le voyez pas? reprend l'empereur; je fouette un roi!»
Malgré cette sécheresse habituelle, Bonaparte n'est pas cependant sans avoir quelquefois éprouvé de l'amour. Mais quelle manière de le sentir, bon Dieu! D'ailleurs, comme la dévotion, on sait que l'amour prend toutes les nuances du caractère. Chez un être sensible, il se transforme presque entièrement dans l'objet aimé, tandis que, chez un homme de la trempe de Bonaparte, il ne tend qu'à exercer un despotisme de plus.