Avant de commencer cette tournée, nous allâmes passer un jour à Mortefontaine. Cette terre avait été achetée par Joseph Bonaparte. Toute la famille s'y réunit; il s'y passa une assez étrange aventure.

On avait employé la matinée à parcourir les jardins qui sont fort beaux. À l'heure du dîner, il fut question du cérémonial des places. La mère des Bonapartes était aussi à Mortefontaine. Joseph prévint son frère que, pour passer dans la salle à manger, il allait donner la main à sa mère, la mettre à sa droite, et que madame Bonaparte n'aurait que sa gauche. Le consul se blessa de ce cérémonial qui mettait sa femme à la seconde place, et crut devoir ordonner à son frère de mettre leur mère en seconde ligne. Joseph résista, et rien ne put le faire consentir à céder. Lorsqu'on vint annoncer qu'on avait servi, Joseph prit la main de sa mère, et Lucien conduisit madame Bonaparte. Le consul, irrité de la résistance, traversa le salon brusquement, prit le bras de sa femme, passa devant tout le monde, la mit à ses côtés, et, se retournant vers moi, il m'appela hautement, et m'ordonna de m'asseoir près de lui. L'assemblée demeura interdite; moi, je l'étais encore plus que tous, et madame Joseph Bonaparte[32], à qui l'on devait tout naturellement une politesse, se trouva au bout de la table, comme si elle n'eût point fait partie de la famille. On pense bien que cet arrangement jeta de la gêne au milieu du repas. Les frères étaient mécontents, madame Bonaparte attristée, et moi très embarrassée de mon évidence. Pendant le dîner, Bonaparte n'adressa la parole à personne de sa famille, il s'occupa de sa femme, causa avec moi et choisit même ce moment pour m'apprendre qu'il avait rendu le matin au vicomte de Vergennes, mon cousin, des bois séquestrés depuis longtemps par suite d'émigration, et qui n'avaient point été vendus. Je fus fort touchée de cette marque de sa bienveillance, mais je fus intérieurement bien fâchée qu'il eût choisi un pareil moment pour m'en instruire, parce que les expressions de la reconnaissance que plus tard je lui eusse adressées avec plaisir, et la joie que je ressentais de cet événement me donnaient, pour qui nous regardait, une certaine apparence d'aisance avec lui qui contrastait trop fortement avec l'état de gêne où je me trouvais réellement. Le reste de la journée se passa froidement, comme on se l'imagine bien, et nous partîmes le lendemain.

[Note 32: ][(retour) ] Joseph Bonaparte avait épousé mademoiselle Julie Clary, fille d'un négociant de Marseille. (P. R.)

Un accident qui nous arriva dès le début de notre voyage me donna encore une occasion d'ajouter quelque chose à cet attachement que j'aimais tant à éprouver pour le premier consul et sa femme. Il voyageait dans la même voiture qu'elle avec l'un des généraux de sa garde. Devant lui était une première voiture qui conduisait Duroc et trois aides de camp. Derrière lui, une troisième pour madame Talhouet, M. de Rémusat et moi. Deux autres suivaient encore. À quelques lieues de Compiègne, où nous avions visité une école militaire en allant vers Amiens, les postillons qui nous conduisaient nous emportèrent tout à coup avec une telle rapidité, que nous fûmes versés violemment. Madame Talhouet reçut une blessure à la tête; M. de Rémusat et moi, nous ne reçûmes que quelques contusions. On nous tira avec assez de peine de la voiture brisée. On rendit compte de cet accident au premier consul qui était en avant. Il fit arrêter sa voiture. Madame Bonaparte, épouvantée, montra une grande inquiétude pour moi, et le consul s'empressa de nous joindre dans une chaumière où l'on nous avait conduits. J'étais si troublée que, dès que j'aperçus Bonaparte, je lui demandai presque en pleurant de me renvoyer à Paris; j'avais déjà pour les voyages tout le dégoût du pigeon de la Fontaine, et, dans mon émotion, je m'écriais que je voulais retourner près de ma mère et de mes enfants.

Bonaparte m'adressa quelques paroles pour me calmer; mais, voyant que, dans le premier moment, il n'en viendrait pas à bout, il mit mon bras sous le sien, donna des ordres pour que madame Talhouet fût placée dans l'une des voitures, et, après s'être assuré que M. de Rémusat n'avait éprouvé aucun accident, il me conduisit, effarée comme j'étais, à son carrosse, et m'y fit monter avec lui. Nous repartîmes, et il mit du soin à calmer sa femme et moi, nous invita gaiement à nous embrasser et à pleurer, «parce que, disait-il, cela soulage les femmes;» et peu à peu il parvint à me distraire, par une conversation animée, de l'effroi que j'éprouvais à continuer ce voyage. Madame Bonaparte ayant parlé de la douleur de ma mère s'il m'était arrivé quelque chose, il me fit plusieurs questions sur elle, me parut savoir très bien la considération dont elle jouissait dans le monde. C'était ce motif qui causait une grande partie de ses soins pour moi; dans ce temps où tant de gens encore se refusaient aux avances qu'il croyait devoir leur faire, il avait été flatté que ma mère consentît à me placer dans son palais. À cette époque, j'étais pour lui presque une grande dame, dont il espérait que l'exemple serait suivi.

Le soir de cette journée, nous arrivâmes à Amiens, où nous fûmes reçus avec un enthousiasme impossible à dépeindre. Nous vîmes le moment où les chevaux de la voiture seraient dételés pour être remplacés par les habitants qui voulaient la conduire. Je fus d'autant plus émue de ce spectacle qu'il m'était absolument nouveau. Hélas! depuis que j'étais en âge de regarder autour de moi, je n'avais vu que des scènes publiques de terreur et de désolation; je n'avais guère entendu, de la part du peuple, que des cris de haine et de menace, et cette joie des habitants d'Amiens, ces guirlandes qui couronnaient notre route, ces arcs de triomphe dressés en l'honneur de celui qui était représenté sur toutes les devises comme le restaurateur de la France, cette foule qui se pressait pour le voir, ces bénédictions trop générales pour avoir été prescrites, tout cela m'émut si vivement, que je ne pus retenir mes larmes; madame Bonaparte elle-même en répandit, et je vis les yeux de Bonaparte se rougir un instant.

CHAPITRE III.

(1803.)

Suite au voyage en Belgique.--Opinions du premier consul sur la reconnaissance, la gloire et les Français.--Séjour à Gand, à Malines, à Bruxelles.--Le clergé.--M. de Roquelaure.--Retour à Saint-Cloud.--Préparatifs d'une descente en Angleterre.--Mariage de madame Leclerc.--Voyage du premier consul à Boulogne.--Maladie de M. de Rémusat.--Je vais le rejoindre.--Conversations du premier consul.