[Note 3: ][(retour) ] Voici le texte de l'arrêt du père et du fils:

«Du sixième jour de thermidor de l'an second de la République française une et indivisible.

»Par jugement rendu ledit jour en audience publique à laquelle siégeaient: Sellier, vice-président, Foucault, Garnier, Launay et Barbier, juges, qui ont signé la minute du jugement avec Tavernier, commis greffier.

»Sur la déclaration du jury de jugement, portant que Jean Gravier, dit Vergennes, père, ex-comte, âgé de soixante-quinze ans, né à Dijon, département de la Côte-d'Or, demeurant à Paris, rue Neuve-Eustache, n°4, Charles Gravier, dit Vergennes, âgé de quarante-deux ans, ex-noble, né à Dijon, département de la Côte-d'Or, demeurant chez son père, et autres, sont convaincus de s'être rendus les ennemis du peuple et d'avoir conspiré contre sa souveraineté en entretenant des intelligences et correspondances avec les ennemis de l'intérieur et de l'extérieur de la République, en leur fournissant des secours en hommes et en argent pour favoriser le succès de leurs armes sur le territoire français, en participant aux complots, trames et assassinats du tyran et de sa femme contre le peuple français, notamment dans les journées du 28 février 1791 et du 10 août 1792, en conspirant dans la maison d'arrêt, dite Lazare, à l'effet de s'évader et ensuite dissoudre par le meurtre et l'assassinat des représentants du peuple, et notamment des membres des comités de salut public et de sûreté générale, le gouvernement républicain, et rétablir la royauté, enfin, en voulant rompre l'unité et l'indivisibilité de la République.

»L'accusateur public entendu sur l'application de la loi, appert le tribunal avoir condamné à la peine de mort Jean Gravier, dit Vergennes, père, et Charles Gravier, dit Vergennes, fils, conformément aux articles 4, 5 et 7 de la loi du 22 prairial dernier, et déclaré leurs biens acquis à la République.

»De l'acte d'accusation dressé par l'accusateur public le 5 thermidor, présent mois, contre les nommés Vergennes, père et fils, et autres, a été littéralement extrait ce qui suit:

»Qu'examen fait des pièces adressées à l'accusateur public, il en résulte que Dillon, Roussin, Chaumette et Hébert avaient des agents et des complices de leurs conspirations et perfidies dans toutes les maisons d'arrêt, pour y suivre leurs trames et en préparer l'exécution. Depuis que le glaive de la loi a frappé ces grands coupables, leurs agents, devenus chefs à leur tour, ont tout tenté pour parvenir à leurs fins et exécuter leurs trames liberticides.

»Vergennes, père et fils, ont toujours été les instruments serviles du tyran et de son comité autrichien, et n'ont paru se couvrir du masque du patriotisme que pour diriger dans les places qu'ils occupaient la Révolution au profit du despotisme et de la tyrannie. Ils étaient d'ailleurs en relation avec Audiffret, complice de la conspiration de Lusignan; des pièces trouvées chez ce dernier établissent leurs intelligences criminelles et liberticides.

»Pour extraits conformes délivrés gratis par moi dépositaire archiviste soussigné,

»DERRY OU ARRY?»

M. de Vergennes, en mourant, quittait sa femme et ses deux filles malheureuses, isolées, et même gênées d'argent; car il avait, peu de temps auparavant, vendu son domaine de Bourgogne, dont le prix fut touché par la nation. Il leur laissait pourtant un protecteur, sans puissance, mais de bonne volonté et de bonne grâce. Dans les premiers temps de la Révolution, il avait fait connaissance avec un jeune homme dont la famille avait eu autrefois quelque importance dans le commerce et l'échevinat de Marseille, de sorte que les enfants commençaient à entrer dans la magistrature et dans l'armée, parmi les privilégiés en un mot. Ce jeune homme, Augustin-Laurent de Rémusat, était né à Valensoles en Provence, le 28 août 1762. Après avoir fait d'excellentes études à Juilly, ancien collège d'oratoriens qui existe encore près de Paris, il avait été nommé, à vingt ans, avocat général à la cour des aides et chambre des comptes réunies de Provence. Mon père a retracé le portrait de ce jeune homme, son arrivée à Paris, sa vie au milieu de la société nouvelle. Cette note explique mieux que je ne le saurais faire comment M. de Rémusat a aimé et épousé mademoiselle Claire de Vergennes:

«La société d'Aix, ville de noblesse et de parlement, était assez brillante. Mon père y vécut beaucoup dans le monde. Il avait une figure agréable, une certaine finesse dans l'esprit, de la gaieté, des manières douces et polies, une galanterie assez distinguée. Il y chercha et y obtint les succès qu'un jeune homme peut le plus désirer. Cependant il s'occupa de son état qu'il aimait, et il épousa mademoiselle de Sannes, fille du procureur général de sa compagnie (1783). Ce mariage fut de courte durée, et donna naissance à une petite fille qui, je crois, mourut en naissant, et que sa mère suivit de près.

»La Révolution éclata. Les cours souveraines furent supprimées. Le remboursement de leurs charges fut pour elles une assez grande affaire, et, pour cette grande affaire, la cour des aides députa à Paris. Mon père fut un de ces délégués. Il m'a souvent dit qu'il eut alors occasion de voir pour son affaire M. de Mirabeau, député d'Aix, et, malgré ses préventions de parlementaire, il fut charmé de sa politesse un peu pompeuse. Jamais il ne m'a raconté en détail la manière dont il vivait. J'ignore encore quelle circonstance le conduisit chez mon grand-père Vergennes. Seul et inconnu dans Paris, il y passa sans inquiétude personnelle les mauvaises années de la Révolution. La société n'existait plus. Son commerce n'en fut que plus agréable et même plus utile à ma grand'mère (madame de Vergennes) au milieu de ses anxiétés, et bientôt de ses malheurs. Mon père m'a souvent dit que mon grand-père était un homme assez ordinaire, mais il apprécia bientôt ma grand'mère, qui prit de son côté un certain goût pour lui. Ma grand'mère était une femme raisonnable, sage, sans illusions, sans préjugés, sans entraînement, défiante de tout ce qui était exagéré, détestant l'affectation, mais touchée des qualités solides, des sentiments vrais, et préservée par la clairvoyance d'un esprit pénétrant, positif et moqueur, de tout ce qui n'était ni prudent ni moral. Son esprit ne fut jamais la dupe de son coeur; mais, ayant un peu souffert de quelques négligences d'un mari à qui elle était supérieure, elle avait du penchant à prendre l'inclination et le choix pour la règle des mariages.

»Lors donc qu'après la mort de mon grand-père un décret enjoignit aux nobles de quitter Paris, elle se retira à Saint-Gratien, dans la vallée de Montmorency, avec ses deux filles, Claire et Alix, et permit à mon père de la suivre. Sa présence leur était précieuse. Mon père était d'une humeur égale, d'un caractère facile, attentif et soigneux pour eux qu'il aimait. Il avait du goût pour la vie intime et calme, pour la campagne, pour la retraite, et son esprit cultivé était une ressource pour un intérieur composé de personnes intelligentes, et où se poursuivaient deux éducations. Je regarde comme difficile que ma grand'mère n'eût pas prévu de bonne heure et accepté par avance ce qui allait arriver, en supposant même qu'il n'y eût dès lors rien à lire dans le coeur de sa fille. Ce qui est certain (ma mère le dit dans plusieurs de ses lettres), c'est que, bien qu'elle fût une enfant, son esprit sérieux avant le temps, son coeur prompt à l'émotion, son imagination vive, enfin la solitude, l'intimité et le malheur, toutes ces causes réunies lui inspirèrent pour mon père un intérêt qui eut dès l'abord tous les caractères d'un sentiment exalté et durable. Je ne crois pas avoir rencontré de femme qui réunît plus que ma mère la sévérité morale à la sensibilité romanesque. Sa jeunesse, son extrême jeunesse, fut comme prise entre d'heureuses circonstances qui l'enchaînèrent au devoir par la passion, et lui assurèrent l'union singulière et touchante de la paix de l'âme avec l'agitation du coeur.

»Elle n'était pas très grande, mais bien faite et bien proportionnée. Elle était fraîche et grasse, et l'on craignait qu'elle ne tournât trop à l'embonpoint. Ses yeux étaient beaux et expressifs, noirs comme ses cheveux, ses traits réguliers, mais un peu trop forts. Sa physionomie était sérieuse, presque imposante, quoique son regard animé d'une bienveillance intelligente tempérât cette gravité avec beaucoup d'agrément. Son esprit droit, appliqué, fécond même, avait quelques qualités viriles fort combattues par l'extrême vivacité de son imagination. Elle avait du jugement, de l'observation, du naturel surtout dans les manières et même dans l'expression, quoiqu'elle ne fût pas étrangère à une certaine subtilité dans les idées. Elle était foncièrement raisonnable, avec une assez mauvaise tête. Son esprit était plus raisonnable qu'elle. Jeune, elle manquait de gaieté, et probablement de laisser aller. Elle put paraître pédante parce qu'elle était sérieuse, affectée parce qu'elle était silencieuse, distraite, et indifférente à presque toutes les petites choses de la vie courante. Mais avec sa mère, dont elle embarrassait parfois l'humeur enjouée, avec son mari, dont elle n'inquiéta jamais le goût simple et l'esprit facile, elle n'était ni sans mouvement, ni sans abandon. Elle avait même son genre de gaieté, qui se développa avec l'âge. Dans sa jeunesse, elle était un peu absorbée; en avançant dans la vie, elle prit plus de ressemblance avec sa mère. J'ai souvent pensé que, si elle avait assez vécu pour respirer dans l'intérieur où j'écris aujourd'hui, elle eût été la plus gaie de nous tous.»

Mon père écrivait cette note en 1857 à Lafitte (Haute-Garonne), où tous ceux qu'il aimait étaient alors près de lui, heureux et gais. Cette citation devance d'ailleurs les temps, car il parle de sa mère comme d'une femme et non comme d'une jeune fille, et c'était une très jeune fille que Claire de Vergennes, lorsqu'elle se mariait au commencement de l'année 1796, ayant seize ans à peine.

Mon grand-père et ma grand'mère, ou plutôt M. et Mme de Rémusat, car les termes de parenté uniquement employés donneraient quelque obscurité au récit, demeuraient tantôt à Paris, tantôt à Saint-Gratien dans une maison de campagne fort modeste. Les environs en étaient agréables, et par la beauté du site, et par le charme du voisinage. Les plus proches et les plus aimables des voisins étaient les hôtes de Sannois avec lesquels madame de Vergennes était fort liée. Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, les Mémoires de madame d'Épinay, et cent écrits du siècle dernier ont fait connaître les lieux et les personnes. Madame d'Houdetot (Sophie de Lalive) avait paisiblement traversé la Révolution dans cette maison de campagne où elle réunissait sur ses vieux jours son mari, M. d'Houdetot, et M. de Saint-Lambert[4]. La célébrité de ce lien et sa durée permettent de prendre ici les libertés de l'ancien régime. Entre les habitants de Sannois et ceux de Saint-Gratien, l'intimité fut bientôt complète, au point que, cette dernière propriété ayant été vendue, mes grands-parents louèrent une maison plus rapprochée de leurs amis, et les jardins communiquaient par une entrée particulière. Pourtant, de plus en plus, M. de Rémusat venait à Paris, et, les temps devenant plus tranquilles, il songeait à sortir de l'obscurité, et, pourquoi ne le dirait-on pas? de la gêne où la confiscation des biens de M. de Vergennes plaçait la femme, et où la privation de son emploi dans la magistrature réduisait le mari. Naturellement, comme il arrive toujours dans notre pays, c'est aux fonctions publiques que l'on pensa. Sans avoir nul rapport avec le gouvernement, ni même avec M. de Talleyrand, alors ministre des relations extérieures, c'est à ce département qu'il fut attaché. Il y obtint sinon une place, du moins une occupation devant donner lieu à une place, dans le contentieux du ministère.

[Note 4: ][(retour) ] Voici comment madame d'Épinay s'exprime d'abord sur le mari de sa belle-soeur, puis sur M. de Saint-Lambert:

«Mimi se marie, c'est une chose décidée. Elle épouse M. le comte d'Houdetot, jeune homme de qualité, mais sans fortune, âgé de vingt-deux ans, joueur de profession, laid comme le diable et peu avancé dans le service; en un mot ignoré, et, suivant toute apparence, fait pour l'être. Mais les circonstances de cette affaire sont trop singulières, trop au-dessus de toute croyance pour ne pas tenir une place dans ce journal. Je ne pourrais m'empêcher d'en rire si je ne craignais que le résultat de cette ridicule histoire ne fût de rendre ma pauvre Mimi malheureuse. Son âme est si belle; si franche, si sensible... C'est aussi ce qui me rassure, il faudrait être un monstre pour se résoudre à la tourmenter.»--«Le marquis de Croismare, qui nous est arrivé hier (par parenthèse plus gai, plus aimable, plus lui que jamais), a fait tête à tête une promenade avec la comtesse (d'Houdetot), qui n'a fait que l'entretenir à mots couverts, plus clairs que le jour, de sa passion pour le marquis de Saint-Lambert. M. de Croismare l'a mise fort à son aise, et, au bout d'un quart d'heure, elle lui a confié que Rousseau avait pensé se brouiller avec elle dès l'instant qu'elle lui avait parlé sans détour de ses sentiments pour Saint-Lambert. La comtesse y met un héroïsme qui n'a pu rendre Rousseau indulgent sur sa faiblesse. Il a épuisé toute son éloquence pour lui faire naître des scrupules sur cette liaison qu'il nomme criminelle; elle est très loin de l'envisager ainsi; elle en fait gloire et ne s'en estime que davantage. Le marquis m'a fait un narré très plaisant de cette effusion de coeur.» Mémoires et Correspondance de madame d'Épinay, tome I, page 112, et tome III, page 82.

À côté de la relation purement agréable et intellectuelle de Sannois, les habitants de Saint-Gratien avaient noué des liens moins intimes, mais qui devaient avoir une plus grande influence sur leur destinée, avec madame de Beauharnais, qui, en 1796, devenait madame Bonaparte. Lorsque celle-ci devint puissante par la toute-puissance de son mari, madame de Vergennes lui demanda son appui pour son gendre, qui désirait entrer au conseil d'État, ou dans l'administration. Mais le premier consul, ou sa femme, eurent une autre idée: la considération dont jouissait madame de Vergennes, sa situation sociale, son nom qui appartenait à la fois à l'ancien régime et aux idées nouvelles, donnaient alors un certain prix à la relation du palais consulaire avec sa famille. On y avait en ce temps peu de rapports avec la société de Paris, et, tout à l'improviste, M. de Rémusat fut nommé, en 1802, préfet du palais. Peu après, madame de Rémusat devenait dame pour accompagner madame Bonaparte, ce qui s'appela bientôt dame du palais.