Après les différentes arrestations dont j'ai parlé, on livra au Moniteur des articles du Morning Chronicle, qui rapportaient que la mort de Bonaparte et la restauration de Louis XVIII étaient prochaines. On ajoutait que des gens arrivés tout à l'heure de Londres affirmaient qu'on y spéculait à la Bourse sur cet événement, et qu'on y nommait Georges, Pichegru et Moreau. On imprima aussi dans le même Moniteur la lettre d'un Anglais à Bonaparte, qu'il appelait Monsieur Consul. Cette lettre lui adressait, pour son utilité particulière, un pamphlet répandu du temps de Cromwell qui tendait à prouver qu'on ne pouvait pas assassiner des personnages tels que Cromwell et lui, parce qu'il n'y avait aucun crime à tuer un animal dangereux, ou un tyran: «Tuer n'est donc pas assassiner, disait le pamphlet, la différence est grande.»

Cependant, en France, des adresses de toutes les villes et de toutes les armées, des mandements des évêques, arrivaient à Paris pour complimenter le premier consul, et féliciter la France du danger auquel elle avait échappé. On insérait soigneusement ces pièces dans le Moniteur.

Enfin, Georges Cadoudal fut arrêté le 29 mars sur la place de l'Odéon. Il était en cabriolet, et, s'apercevant qu'on le poursuivait, il pressait vivement son cheval. Un officier de paix se présenta courageusement en tête du cheval, et fut tué raide par un coup de pistolet que Georges lui tira. Mais, le peuple s'étant attroupé, le cabriolet fut arrêté et Georges saisi. On trouva sur lui de soixante à quatre-vingt mille francs en billets qui furent donnés à la veuve de l'homme qu'il avait tué. On mit dans les journaux qu'il avait avoué sur-le-champ qu'il n'était venu en France que pour assassiner Bonaparte. Cependant je crois me rappeler que l'on dit dans ce temps que Georges, qui montra dans toute la procédure une extrême fermeté et un grand dévouement à la maison de Bourbon, nia toujours le plan de l'assassinat, mais convint que son projet était d'attaquer la voiture du consul, et de l'enlever sans lui faire aucun mal.

À cette même époque, le roi d'Angleterre tomba sérieusement malade; notre gouvernement comptait sur cette mort pour la retraite de M. Pitt du ministère.

Le 21 mars, voici quel article parut dans le Moniteur: «Le prince de Condé a fait une circulaire pour appeler les émigrés et les rassembler sur le Rhin. Un prince de la maison de Bourbon, à cet effet, se tient sur la frontière.»

Puis on imprima la correspondance secrète qu'on avait saisie d'un nommé Drake, ministre accrédité d'Angleterre en Bavière, qui prouvait que le gouvernement anglais ne négligeait aucun moyen d'exciter du trouble en France. M. de Talleyrand eut ordre d'envoyer des copies de cette correspondance à tous les membres du corps diplomatique, qui témoignèrent leur indignation par des lettres qui furent toutes insérées dans le Moniteur.

Nous touchions à la semaine sainte. Le dimanche de la Passion, 18 mars, ma semaine auprès de madame Bonaparte commençait. Je me rendis dès le matin aux Tuileries pour assister à la messe, ce qui se faisait dès ce temps-là avec pompe. Après la messe, madame Bonaparte trouvait toujours une cour nombreuse dans les salons, et y demeurait quelque temps, parlant aux uns et aux autres.

Madame Bonaparte, redescendue chez elle, m'annonça que nous allions passer cette semaine à la Malmaison. «J'en suis charmée, ajouta-t-elle, Paris me fait peur en ce moment.» Quelques heures après, nous partîmes. Bonaparte était dans sa voiture particulière, madame Bonaparte dans la sienne, seule avec moi. Pendant une partie de la route, je remarquai qu'elle était silencieuse et fort triste; je lui en témoignai de l'inquiétude; elle parut hésiter à me répondre; mais ensuite elle me dit: «Je vais vous confier un grand secret. Ce matin, Bonaparte m'a appris qu'il avait envoyé sur nos frontières M. de Caulaincourt pour s'y saisir du duc d'Enghien. On va le ramener ici.--Ah! mon Dieu, madame, m'écriai-je, et qu'en veut-on faire?--Mais il me paraît qu'il le fera juger.»

Ces paroles me causèrent le plus grand mouvement d'effroi que j'aie, je crois, éprouvé de ma vie. Il fut tel que madame Bonaparte crut que j'allais m'évanouir, et qu'elle baissa toutes les glaces. «J'ai fait ce que j'ai pu, continua-t-elle, pour obtenir de lui la promesse que ce prince ne périrait point, mais je crains fort que son parti ne soit pris.--Quoi donc! vous pensez qu'il le fera mourir?--Je le crains.» À ces mots, les larmes me gagnèrent, et, dans l'émotion que j'éprouvai, je me hâtai de mettre sous ses yeux toutes les funestes suites d'un pareil événement: cette souillure du sang royal qui ne satisferait que le parti des jacobins, l'intérêt particulier que ce prince inspirait sur tous les autres, le beau nom de Condé, l'effroi général, la chaleur des haines qui se ranimerait, etc. J'abordai toutes les questions dont madame Bonaparte n'envisageait qu'une partie. L'idée d'un meurtre était ce qui l'avait le plus frappée. Je parvins à l'épouvanter réellement, et elle me promit de tout tenter pour faire changer cette funeste résolution.

Nous arrivâmes toutes deux atterrées à la Malmaison. Je me réfugiai dans ma chambre, où je pleurai amèrement; toute mon âme était ébranlée. J'aimais et j'admirais Bonaparte, je le croyais appelé par une puissance invincible aux plus hautes destinées, je laissais ma jeune imagination s'exalter sur lui; tout à coup le voile qui couvrait mes yeux venait à se déchirer, et par ce que j'éprouvais en ce moment, je ne comprenais que trop l'impression que cet événement allait produire.