Ma tête était montée alors: «Ah! qu'il pense de moi ce qu'il voudra! il m'importe peu, madame, je vous assure, et, s'il me demande pourquoi je pleure, je lui répondrai que je pleure sur lui.» Et, en parlant ainsi, je pleurais en effet.

Madame Bonaparte s'épouvantait de l'état où elle me voyait; les émotions fortes de l'âme lui étaient à peu près étrangères, et quand elle cherchait à me calmer en me rassurant, je ne pouvais répondre que par ces mots: «Ah! madame, vous ne me comprenez pas!» Elle m'assurait qu'après cet événement Bonaparte marcherait comme auparavant. Hélas! ce n'était pas l'avenir qui m'inquiétait; je ne doutais pas de sa force sur lui et sur les autres, mais je sentais une sorte de déchirement intérieur qui m'était tout personnel.

Enfin, à l'heure du dîner, il fallut descendre et composer son visage. Le mien était bouleversé. Bonaparte jouait encore aux échecs, il avait pris fantaisie à ce jeu. Dès qu'il me vit, il m'appela près de lui, me disant de le conseiller; je n'étais pas en état de prononcer quatre mots. Il me parla avec un ton de douceur et d'intérêt qui acheva de me troubler. Lorsque le dîner fut servi, il me fit mettre près de lui, et me questionna sur une foule de choses toutes personnelles à ma famille. Il semblait qu'il prit à tâche de m'étourdir, et de m'empêcher de penser. On avait envoyé le petit Napoléon de Paris, on le plaça au milieu de la table, et son oncle parut s'amuser beaucoup de voir cet enfant toucher à tous les plats, et renverser tout autour de lui.

Après le dîner, il s'assit à terre, joua avec l'enfant, et affecta une gaieté qui me parut forcée. Madame Bonaparte, qui craignait qu'il ne fût demeuré irrité de ce qu'elle lui avait dit sur moi, me regardait en souriant doucement, et semblait me dire: «Vous voyez qu'il n'est pas si méchant, et que nous pouvons nous rassurer.» Pour moi, je ne savais plus où j'en étais; je croyais dans certains moments faire un mauvais rêve; j'avais sans doute l'air effaré, car tout à coup Bonaparte, me regardant fixement, me dit: «Pourquoi n'avez-vous pas de rouge? Vous êtes trop pâle.» Je lui répondis que j'avais oublié d'en mettre. «Comment? reprit-il, une femme qui oublie son rouge!» et en éclatant de rire: «Cela ne t'arriverait jamais, à toi, Joséphine!» Puis il ajouta: «Les femmes ont deux choses qui leur vont fort bien: le rouge et les larmes.» Toutes ces paroles achevèrent de me déconcerter.

Le général Bonaparte n'avait ni goût ni mesure dans sa gaieté. Alors il prenait des manières qui se sentaient des habitudes de garnison. Il fut encore assez longtemps à jouer avec sa femme avec plus de liberté que de décence, puis il m'appela vers une table pour faire une partie d'échecs. Il ne jouait guère bien, ne voulant pas se soumettre à la marche des pièces. Je le laissais faire ce qui lui plaisait; tout le monde gardait le silence; alors il se mit à chanter entre ses dents. Puis tout à coup il lui vint des vers à la mémoire. Il prononça à demi-voix: Soyons amis, Cinna, puis les vers de Gusman dans Alzire:

Et le mien quand ton bras vient de m'assassiner[41].

Je ne pus m'empêcher de lever la tête et de le regarder; il sourit et continua. En vérité, je crus dans ce moment qu'il était possible qu'il eût trompé sa femme et tout le monde, et qu'il préparât une grande scène de clémence. Cette idée, à laquelle je m'attachai fortement, me donna du calme; mon imagination était bien jeune alors, et d'ailleurs j'avais un tel besoin d'espérer! «Vous aimez les vers?» me dit Bonaparte; j'avais bien envie de répondre: «Surtout quand ils font application.» Je n'osai jamais[42].

[Note 41: ][(retour) ] 41: Voici ces vers:

Des dieux que nous servons connais la différence:

Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance;

Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner,

M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.

(Alzire, acte V, scène VII.) (P. R.)

[Note 42: ][(retour) ] Le lendemain du jour où j'écrivais ceci, on me prêta précisément un livre qui a paru cette année et qui s'appelle Mémoires secrets sur la vie de Lucien Bonaparte. Cet ouvrage a pu être fait par quelque secrétaire de Lucien. Il renferme quelques faits qui manquent de vérité. Il y a quelques notes à la fin, ajoutées par une personne digne de foi, dit-on. Je suis tombée sur celle-ci, qui m'a paru curieuse: «Lucien apprit la mort du duc d'Enghien par le général Hullin, parent de madame Jouberthon, et qui arriva chez elle quelques heures après, avec la contenance d'un homme désespéré. On avait assuré le conseil militaire que le premier consul ne voulait que constater son pouvoir, et devait faire grâce au prince; on avait même cité à quelques membres ces vers d'Alzire: Des dieux que nous servons connais la différence, etc.»

Nous continuâmes notre partie, et de plus en plus je me confiai à sa gaieté. Nous jouions encore, lorsque le bruit d'une voiture se fit entendre: On annonça le général Hullin; le premier consul repoussa la table fortement, se leva, et, entrant dans la galerie voisine du salon, il demeura le reste de la soirée avec Murat, Hullin et Savary. Il ne reparut plus, et cependant moi, je rentrai chez moi plus tranquille. Je ne pouvais me persuader que Bonaparte ne fût pas ému de la pensée d'avoir dans les mains une telle victime. Je souhaitais que le prince demandât à le voir; et c'est ce qu'il fit en effet, en répétant ces paroles: «Si le premier consul consentait à me voir, il me rendrait justice, et comprendrait que j'ai fait mon devoir.» Peut-être, me disais-je, il ira lui-même à Vincennes, il accordera un éclatant pardon. À quoi bon sans cela rappeler les vers de Gusman?