Avant le dîner, madame Bonaparte et sa fille m'exhortèrent fort à garder la meilleure contenance que je pourrais. La première me dit que, dans la matinée, son époux lui avait demandé quel effet avait produit sur moi cette déplorable nouvelle, et que sur la réponse que j'avais pleuré, il lui avait dit: «C'est tout simple, elle fait son métier de femme; vous autres, vous n'entendez rien à mes affaires; mais tout se calmera, et l'on verra que je n'ai point fait une gaucherie.»

[Note 43: ][(retour) ] M. de Caulaincourt a conservé toute sa vie les mêmes sentiments, et il jugeait très sévèrement la politique et la personne de celui dont il s'employa souvent à conjurer les fatales volontés. Mon père tenait de M. Mounier, fils du célèbre membre des assemblées de la Révolution, avec lequel il était fort lié dans sa jeunesse, que dans la campagne de 1813, M. de Caulaincourt, alors duc de Vicence, accompagnant l'empereur avec une partie de son état-major et de sa maison, vit un obus labourer la terre à côté de Napoléon. Il poussa son cheval entre l'empereur et l'obus, et le couvrit, autant qu'il était en lui, des éclats qui heureusement n'atteignirent personne. Le soir, M. Mounier, soupant au quartier-général lui parlait de cet acte de dévouement par lequel il avait si simplement exposé sa vie pour sauver son maître: «Il est vrai, répondit le duc de Vicence, et pourtant je ne croirais point qu'il y a un Dieu au ciel, si cet homme-là mourait sur le trône.» (P. R.)

Enfin, l'heure du dîner arriva. Avec le service ordinaire de la semaine, il y avait encore M. et madame Louis Bonaparte, Eugène de Beauharnais, M. de Caulaincourt et le général Hullin[44]! La vue de cet homme me troublait. Il apportait dans ce jour la même expression de visage que la veille, une extrême impassibilité[45]. Je crois en vérité qu'il ne pensait avoir fait ni une mauvaise action, ni un acte de dévouement, en présidant la commission militaire qui condamna le prince. Depuis, il a vécu assez simplement. Bonaparte a payé par des places et de l'argent le funeste service qu'il lui devait; mais il lui arrivait quelquefois de dire, en voyant Hullin: «Sa présence m'importune, je n'aime point ce qu'il me rappelle.»

[Note 44: ][(retour) ] Alors commandant de Paris.

[Note 45: ][(retour) ] On m'a assuré, depuis, qu'il avait été fort affligé.

Le consul passa de son cabinet à table; il n'affectait point de gaieté ce jour-là. Au contraire, tant que dura le repas, il demeura plongé dans une rêverie profonde; nous étions tous fort silencieux. Lorsqu'on allait se lever de table, tout à coup, le consul, répondant à ses pensées, prononça ces paroles d'une voix sèche et rude: «Au moins ils verront ce dont nous sommes capables, et dorénavant, j'espère, on nous laissera tranquilles.» Il passa dans le salon; il y causa tout bas longtemps avec sa femme, et me regarda deux ou trois fois sans courroux. Je me tenais tristement à l'écart, abattue, malade, et sans volonté ni pouvoir de dire un mot.

Peu à peu arrivèrent Joseph Bonaparte, M. et madame Bacciochi[46], accompagnés de M. de Fontanes[47]. Lucien alors était brouillé avec son frère par suite du mariage qu'il avait contracté avec madame Jouberthon; il ne paraissait plus chez le premier consul, et se disposait à quitter la France. Dans la soirée, on vit arriver Murat, le préfet de police Dubois, les conseillers d'État, etc. Les visages des arrivants étaient tous composés. La conversation fut d'abord insignifiante, rare et lourde; les femmes assises et dans un grand silence, les hommes debout en demi-cercle; Bonaparte marchant d'un angle à l'autre du salon. Il entreprit d'abord une sorte de dissertation moitié littéraire, moitié historique avec M. de Fontanes. Quelques noms qui appartiennent à l'histoire ayant été prononcés, lui donnèrent occasion de développer son opinion sur quelques-uns de nos rois et des plus grands capitaines de l'histoire. Je remarquai de ce jour que son penchant naturel le portait à tous les détrônements de quelque genre qu'ils fussent, même à ceux des admirations. Il exalta Charlemagne, mais prétendit que la France avait toujours été en décadence sous les Valois. Il rabaissa la grandeur d'Henri IV: «Il manquait, disait-il, de gravité. C'est une affectation qu'un souverain doit éviter que celle de la bonhomie. Que veut-il? rappeler à ce qui l'entoure qu'il est un homme comme un autre? Quel contresens! Dès qu'un homme est roi, il est à part de tous; et j'ai toujours trouvé l'instinct de la vraie politique dans l'idée qu'eut Alexandre de se faire descendre d'un dieu.» Il ajouta que Louis XIV avait mieux connu les Français que Henri IV; mais il se hâta de le représenter subjugué par des prêtres et une vieille femme, et il se livra à ce sujet à des opinions un peu vulgaires. De là il tourna sa pensée sur quelques généraux de Louis XIV, et sur la science militaire en général.

[Note 46: ][(retour) ] M. Bacciochi était alors colonel de dragons, et absolument étranger aux affaires publiques. Il avait la passion du violon et en jouait toute la journée.

[Note 47: ][(retour) ] M. de Fontanes fut nommé dans ce temps président du Corps législatif, et plus tard président perpétuel.

«La science militaire, disait-il, consiste à bien calculer toutes les chances d'abord, et ensuite à faire exactement, presque mathématiquement, la part du hasard. C'est sur ce point qu'il ne faut pas se tromper, et qu'une décimale de plus ou de moins peut tout changer. Or ce partage de la science et du hasard ne peut se caser que dans une tête de génie, car il en faut partout où il y a création, et certes la plus grande improvisation de l'esprit humain est celle qui donne une existence à ce qui n'en a pas. Le hasard demeure donc toujours un mystère pour les esprits médiocres, et devient une réalité pour les hommes supérieurs. Turenne n'y pensait guère et n'avait que de la méthode. Je crois, ajoutait-il en souriant, que je l'aurais battu. Condé s'en doutait plus que lui, mais c'était par impétuosité qu'il s'y livrait. Le prince Eugène est un de ceux qui l'ont le mieux apprécié. Henri IV a toujours mis la bravoure à la place de tout; il n'a livré que des combats, et ne se fût pas tiré d'une bataille rangée. C'est un peu par démocratie qu'on a tant vanté Catinat; j'ai, pour mon compte, remporté une victoire là où il fut battu. Les philosophes ont façonné sa réputation comme ils l'ont voulu, et cela a été d'autant plus facile qu'on peut toujours dire tout ce qu'on veut des gens médiocres portés à une certaine évidence par des circonstances qu'ils n'ont pas créées. Pour être un véritable grand homme, dans quelque genre que ce soit, il faut réellement avoir improvisé une partie de sa gloire, et se montrer au-dessus de l'événement qu'on a causé. Par exemple, César a eu dans plusieurs occasions une faiblesse qui me met en défiance des éloges que lui donne l'histoire. Monsieur de Fontanes, vos amis les historiens me sont souvent fort suspects, votre Tacite lui-même n'explique rien; il conclut de certains résultats sans indiquer les routes qui ont été suivies; il est, je crois, habile écrivain, mais rarement homme d'État. Il nous peint Néron comme un tyran exécrable, et puis nous dit, presque en même temps qu'il nous parle du plaisir qu'il eut à brûler Rome, que le peuple l'aimait beaucoup. Tout cela n'est pas net. Allez, croyez-moi, nous sommes un peu dupes dans nos croyances des écrivains qui nous ont fabriqué l'histoire au gré de la pente naturelle de leur esprit. Mais savez-vous de qui je voudrais lire une histoire bien faite? C'est du roi de Prusse, de Frédéric. Je crois que celui-là est un de ceux qui ont le mieux su leur métier dans tous les genres. Ces dames, dit-il en se retournant vers nous, ne seront pas de mon avis, et diront qu'il était sec et personnel; mais, après tout, un homme d'État est-il fait pour être sensible? N'est-ce pas un personnage complètement excentrique, toujours seul d'un côté avec le monde de l'autre? Sa lunette est celle de sa politique; il doit seulement avoir égard à ce qu'elle ne grossisse, ni ne diminue rien. Et tandis qu'il observe les objets avec attention, il faut qu'il soit attentif à remuer également les fils qu'il a dans la main. Le char qu'il conduit est souvent attelé de chevaux inégaux; jugez donc s'il doit s'amuser à ménager certaines convenances de sentiments si importantes pour le commun des hommes! Peut-il considérer les liens du sang, les affections, les puérils ménagements de la société? Et dans la situation où il se trouve, que d'actions séparées de l'ensemble et qu'on blâme, quoiqu'elles doivent contribuer au grand oeuvre que tout le monde n'aperçoit pas! Un jour elles termineront la création du colosse immense qui fera l'admiration de la postérité. Malheureux que vous êtes! Vous retiendrez vos éloges parce que vous craindrez que le mouvement de cette grande machine ne fasse sur vous l'effet de Gulliver qui, lorsqu'il déplaçait sa jambe, écrasait les Lilliputiens. Exhortez-vous, devancez le temps, agrandissez votre imagination, regardez de loin, et vous verrez que ces grands personnages que vous croyez violents, cruels, que sais-je? ne sont que des politiques. Ils se connaissent, se jugent mieux que vous, et, quand ils sont réellement habiles, ils savent se rendre maîtres de leurs passions, car ils vont jusqu'à en calculer les effets.»