Le 5 mai, le Sénat fit une adresse à Bonaparte pour lui demander, sans autre explication, un dernier acte qui assurât le repos des destinées à venir de la France. On peut voir dans le Moniteur sa réponse à cette adresse: «Je vous invite, dit-il, à me faire connaître votre pensée tout entière. Je désire que nous puissions dire au peuple français le 14 juillet prochain: «Les biens que vous avez acquis il y a quinze ans, la liberté, l'égalité et la gloire, sont à l'abri de toutes les tempêtes.» En réponse, l'unanimité du Sénat vota pour le gouvernement impérial, «dont, disait-il, il est important pour l'intérêt du peuple français que Napoléon Bonaparte soit chargé».

Dès le 8 mai, les adresses des villes arrivèrent à Saint-Cloud. Ce fut celle de Lyon qui parut la première; un peu plus tard, celles de Paris et des autres villes. Vint en même temps le voeu de l'armée: Klein d'abord[51], et puis l'armée du camp de Montreuil, sous les ordres du général Ney[52]. Les autres corps de l'armée suivirent promptement cet exemple. M. de Fontanes parla au premier consul au nom du Corps législatif, dans ce moment séparé, et ceux de ses membres qui se trouvaient à Paris se réunirent pour voter comme le Sénat.

[Note 51: ][(retour) ] Le général Klein épousa, depuis, la fille de la comtesse d'Arberg, dame du palais. Il fut nommé sénateur et conservé pair de France par le roi.

[Note 52: ][(retour) ] Depuis le maréchal Ney.

On pense bien que de pareils événements mettaient l'intérieur du château de Saint-Cloud dans de vives agitations. J'ai déjà dit quel mécompte le refus de Louis Bonaparte avait fait éprouver à sa belle-mère. Cependant elle conservait l'espérance que le premier consul viendrait à bout, s'il demeurait dans la même volonté, de vaincre la résistance de ses frères, et elle me témoigna sa joie de voir que les nouveaux plans de son époux ne le portaient point à remettre en délibération ce terrible divorce. Dans les moments où Bonaparte avait à se plaindre de ses frères, madame Bonaparte remontait toujours en crédit, parce que son inaltérable douceur devenait la consolation du consul irrité. Elle n'essayait point d'obtenir une promesse de lui, soit pour elle, soit pour ses enfants, et la confiance qu'elle montrait en sa tendresse ainsi que la modération d'Eugène, mises en comparaison des prétentions de la famille de Bonaparte, ne pouvaient que le frapper et lui plaire beaucoup. Mesdames Bacciochi et Murat, très agitées de ce qui allait se passer, cherchaient à tirer de M. de Talleyrand ou de Fouché les projets secrets du premier consul, pour savoir à quoi elles devaient s'attendre. Il n'était point en leur puissance de dissimuler le trouble qu'elles éprouvaient, et j'observais ce trouble avec quelque amusement, dans leurs regards inquiets et dans toute les paroles qui leur échappaient.

Enfin, il nous fut annoncé un soir que le lendemain le Sénat viendrait en grande cérémonie pour porter à Bonaparte le décret qui allait lui donner la couronne. Il me semble qu'à ce souvenir je retrouve encore toutes les émotions que cette nouvelle me fit éprouver. Le premier consul, en faisant part à sa femme de cet événement, lui avait dit que ses projets étaient de s'environner d'une cour plus nombreuse, mais qu'il saurait distinguer les nouveaux venus des anciens serviteurs qui s'étaient dévoués à son sort les premiers. Il l'avait chargée de prévenir particulièrement M. de Rémusat et moi de ses bonnes intentions à notre égard. J'ai déjà dit comme il avait supporté la douleur que je ne pus dissimuler à la mort du duc d'Enghien; son indulgence à cet égard ne se ralentit point, il trouva peut-être une sorte d'amusement à pénétrer le secret de toutes mes impressions, et à en effacer peu à peu l'effet par les témoignages d'une bienveillance soigneuse, qui ranima mon dévouement pour lui prêt à s'éteindre. Je n'étais point encore de force à lutter avec succès contre l'attachement que je me sentais disposée à avoir pour lui; je gémissais de sa faute que je trouvais immense; mais quand je le voyais, pour ainsi dire, meilleur que par le passé, je pensais qu'il avait fait un bien faux calcul, mais je lui savais gré de ce qu'il tenait sa parole, en se montrant doux et bon après, comme il l'avait promis. Le fait est qu'il avait à cette époque besoin de tout le monde et qu'il ne négligeait aucun moyen de succès. Son adresse avait réussi de même auprès de M. de Caulaincourt, qui, séduit par ses caresses, reprit peu à peu sa sérénité passée et devint à cette époque l'un des plus intimes confidents de ses projets futurs. En même temps Bonaparte, ayant questionné sa femme sur l'opinion que chacun des personnages de cette cour avait émise au moment de la mort du prince, et apprenant d'elle que M. de Rémusat, habituellement silencieux par goût et par prudence, mais toujours vrai quand il était interrogé, n'avait pas craint de lui avouer sa secrète indignation, Bonaparte, qui alors s'était apparemment promis de ne s'irriter de rien, aborda, un jour, M. de Rémusat sur cette question, et, lui développant ce qu'il lui plut de sa politique, vint à bout de lui persuader qu'il avait cru nécessaire au repos de la France cet acte rigoureux. Mon mari, en me racontant cet entretien, me dit: «Je suis loin d'adopter son idée qu'il lui fallût se souiller d'un pareil sang pour assurer son autorité, et je n'ai pas craint de le lui dire; mais j'avoue que j'éprouve du soulagement en pensant que ce n'est point une passion telle que la vengeance qui l'a entraîné, et je le vois si agité, quoi qu'il dise, de l'effet qu'il a produit, que je crois qu'à l'avenir il n'essaiera plus d'affirmer sa puissance par de si terribles moyens. Je n'ai pas perdu cette occasion de lui montrer que, dans un siècle comme celui-ci et avec une nation telle que la nôtre, on jouait gros jeu en voulant en imposer par une sanglante terreur, et j'augure beaucoup de ce qu'il m'a écouté avec une extrême attention sur tout ce que j'ai voulu lui dire.»

On voit par cet aveu sincère de ce que nous éprouvions tous deux, quel était alors le besoin que nous avions de l'espérance. Les juges sévères des sentiments des autres pourraient nous blâmer sans doute de cette facilité à nous flatter encore; ils diront, avec quelque apparence de raison, que cette facilité tenait beaucoup à notre situation personnelle. Ah! sans doute, il est si pénible de rougir vis-à-vis de soi-même de l'état qu'on a embrassé, il est si doux d'aimer les devoirs qu'on s'est imposés, il est si naturel de vouloir s'embellir et son avenir et celui de sa patrie, que ce n'est qu'avec peine et après un long débat qu'on accueille la vérité qui doit flétrir la vie. Elle est venue plus tard, cette vérité, elle est venue pas à pas, mais avec tant de puissance qu'il n'a plus été permis de la repousser, et nous avons payé cher cette erreur que des âmes douces et faciles durent conserver aussi longtemps qu'il leur fut possible.

Quoi qu'il en soit, le 18 mai 1804, le second consul Cambacérès, président du Sénat, se rendit à Saint-Cloud suivi du Sénat entier et escorté d'un corps de troupes considérable; il prononça un discours convenu, et donna à Bonaparte pour la première fois le titre de Majesté. Il le reçut avec calme, et comme s'il y avait eu droit toute sa vie. Le Sénat passa ensuite dans l'appartement de madame Bonaparte, qui fut à son tour proclamée impératrice. Elle répondit avec sa bonne grâce ordinaire qui la plaçait toujours à la hauteur de la situation où elle était appelée.

En même temps furent créés ce qu'on appelle les grands dignitaires: Le grand électeur, Joseph Bonaparte; le connétable, Louis Bonaparte; l'archichancelier de l'Empire, Cambacérès; l'architrésorier, Lebrun. Les ministres, le secrétaire d'État Maret, qui prit le rang de ministre, les colonels généraux de la garde, le gouverneur du palais Duroc, les préfets du palais, les aides de camp prêtèrent serment, et, le lendemain, le nouveau connétable présenta à l'empereur les officiers de l'armée, parmi lesquels se trouva Eugène de Beauharnais, simple colonel.

Les obstacles que Bonaparte avait trouvés dans sa famille, pour l'adoption qu'il voulait faire, le déterminèrent à rejeter cette adoption à un temps éloigné. L'hérédité fut donc déclarée, dans la descendance de Napoléon Bonaparte, et, à défaut d'enfants, dans celle de Joseph et de Louis, qui furent créés princes impériaux. Le sénatus-consulte organique portait que l'empereur pourrait adopter pour son successeur celui de ses neveux qu'il voudrait, mais seulement quand il aurait dix-huit ans, et ensuite l'adoption était interdite à ceux de sa race.