Ah! je comprends que les hommes fatigués des troubles révolutionnaires, effrayés de cette liberté qu'on associa si longtemps à la mort, aient entrevu le repos dans la domination d'un maître habile, que d'ailleurs la fortune semblait déterminée à seconder; je conçois qu'ils aient vu l'arrêt du destin dans son élévation, et qu'ils se soient flattés de trouver la paix dans l'irrévocable. J'oserai dire que la vraie bonne foi a donc été parmi ceux qui ont cru que Bonaparte, soit consul, soit empereur, s'opposerait, par l'exercice de son autorité, aux entreprises des factions, et nous sauverait des dangers d'une anarchie tumultueuse.

On n'osait plus prononcer le nom de République, tant la terreur l'avait souillée; le gouvernement directorial s'était anéanti devant le mépris que ses chefs inspiraient; le retour des Bourbons ne pouvait s'exécuter qu'à l'aide d'une révolution; la moindre secousse épouvantait les Français, dont tous les enthousiasmes semblaient épuisés. D'ailleurs, les hommes auxquels ils s'étaient fiés successivement les avaient trompés; et cette fois, en se livrant à la force, ils étaient sûrs du moins de ne plus s'abuser[54].

[Note 54: ][(retour) ] 54: Malgré l'extrême désir de ne point ajouter aux opinions contemporaines de l'auteur celles que la réflexion, l'expérience et les conséquences historiques des événements ont pu nous donner sur ce temps, il est difficile de ne pas remarquer que les gens qui blâmèrent l'Empire en approuvant pleinement le consulat, ne montraient pas en effet beaucoup de prévoyance, ni une susceptibilité bien vive en matière de liberté. Nous avons vu cependant des temps analogues, et il paraît certain que des gens éclairés ont pu, en 1848, voter pour la présidence du prince Louis Bonaparte, sans prévoir le coup d'État du 2 décembre 1851, et même être indulgents pour ce dernier événement, sans accepter dès lors le rétablissement de l'Empire et ses conséquences. Je puis le reconnaître d'autant plus librement, que mon père et les siens n'ont point partagé cette illusion et ont voté pour la présidence du général Cavaignac. Mais la situation était plus obscure encore en 1804. Assurément, depuis le 18 brumaire, la France n'était plus un État libre, et son chef possédait un pouvoir sans autres limites que la prudence ou la modération d'un seul homme. Mais il n'y en a pas moins une grande différence entre le consulat et l'Empire. Non seulement l'extension indéterminée que donnait ce titre nouveau d'empereur, mais la pompe qui l'environna, ce cérémonial, accompagnement avoué du despotisme, les institutions et les formes que l'imagination, le goût et l'orgueil de Napoléon se réunirent pour inventer, faisaient de ce nouveau pouvoir quelque chose de plus différent de ce qui avait précédé, quelque chose de plus disparate avec les idées et les moeurs de la Révolution qu'assurément personne ne s'y serait attendu. Quoique le passage du consulat à l'Empire n'ait pas été le passage de la liberté à l'absolutisme, il n'y eut ni inconséquence, ni versatilité à se déclarer l'ennemi de l'Empire après s'être professé l'ami du consulat. L'impression du public ne fut pas aussi simple que celle des habitants du palais de Saint-Cloud. Ceux-ci s'étaient évidemment familiarisés avec une foule de choses auxquelles l'opinion n'était pas préparée. Les personnes de la cour, et notamment l'auteur de ces Mémoires et ses amis, sans être animés de passions antirévolutionnaires, n'avaient ni beaucoup d'entrailles pour les intérêts de la Révolution, ni beaucoup de respect pour ses promesses. Sans être royalistes, ils étaient plus monarchistes que républicains, enfin ils étaient habitués, par la pratique, à voir dans le chef électif de la République un maître de tous les instants, auquel il fallait avant tout obéir et plaire. Pour ceux-ci, la transition à l'Empire était très facile. Mais la France n'en était pas là. Elle était plus républicaine dans ses idées, dans ses habitudes, dans ses moeurs qu'on ne le croyait au palais, qu'on ne la croit aujourd'hui quand on juge un peu superficiellement ces temps éloignés. Réaction, passion de l'ordre, défiance des orages de la liberté, on ressentait tout cela, mais on croyait possible de satisfaire à tous ces sentiments sans une monarchie, et surtout sans une monarchie solennelle, héréditaire, absolue, parée insolemment d'une aristocratie improvisée et d'une cour de parvenus. Nous avons vu quelque chose du même genre en 1873. Il serait puéril de nier qu'un mouvement de réaction contre la République et la liberté se produisait alors. Mais, en ce temps de publicité, quand on a vu que ce mouvement ne pouvait aboutir qu'au rétablissement de la dynastie qui venait d'amoindrir et d'humilier la France, ou à la restauration de la monarchie légitime et du drapeau blanc, les plus raisonnables ont reculé et ont reconnu que M. Thiers avait raison et que la République était le seul gouvernement compatible avec les intérêts et les opinions de la France moderne. En 1801 les sentiments eussent été fort analogues si l'opinion publique eût été consultée, si le premier consul n'eût tout emporté par l'autorité de la force et du génie. Mais il ne faut pas oublier que, même alors, les honnêtes gens, comme il est juste de le dire quoique on ait souvent employé à faux cette expression, ne détestaient de la Révolution que le jacobinisme, et que la philosophie de l'assemblée constituante dominait dans toutes leurs idées sociales, politiques, et même religieuses. La France nouvelle était fière du nouvel éclat que les victoires du général Bonaparte lui avaient donné. Elle se sentait relevée de tout ce qui dans la Révolution l'avait fait rougir, elle n'éprouvait nulle envie de se montrer au monde sous un autre nom. Aucun besoin réel, aucun péril, pressant, aucune fantaisie même de cette nation mobile, n'appelait l'Empire, et le succès de cet établissement, qui paraissait un peu risqué à la bourgeoisie frondeuse et libérale de Paris, fut douteux jusqu'à la bataille d'Austerlitz. Alors la servitude fut dorée et parut acceptable, et l'on vendit la liberté au prix de la gloire. (P. R.)

Cette opinion, ou plutôt cette erreur, que le despotisme seul pouvait, à cette époque, maintenir l'ordre en France, fut alors très générale. Elle devint le point d'appui de Bonaparte, et peut-être lui doit-on cette justice de dire qu'elle l'entraîna comme les autres. Il sut l'entretenir avec beaucoup d'adresse; les factions le servirent par quelques entreprises imprudentes qui tournèrent au profit de son pouvoir; il se crut nécessaire avec quelque fondement. La France le crut comme lui, et même il vint à bout de persuader aux souverains étrangers qu'il leur était une garantie contre les influences républicaines qui, sans lui, pourraient bien se propager. Peut-être enfin qu'au moment où Bonaparte plaça la couronne impériale sur sa tête, il n'y eut pas un roi de l'Europe qui ne crût sentir la sienne s'affermir par cet événement. Et si, en effet, le nouvel empereur avait joint à cet acte décisif le don d'une constitution libérale, il se pourrait bien que réellement le repos des nations et des rois se fût pour jamais consolidé.

Les défenseurs sincères du système primitif de Bonaparte, et il en existe encore aujourd'hui, avancent, pour le justifier, qu'on ne pouvait exiger de lui ce qu'il appartient à un souverain légitime seul de donner; que la liberté de discuter nos intérêts aurait pu être suivie de la discussion de nos droits; que l'Angleterre, jalouse de notre prospérité renaissante, eût tenté de fomenter chez nous de nouveaux troubles; que nos princes n'eussent point renoncé à leurs entreprises, et que les lenteurs d'un gouvernement constitutionnel étaient peu propres à comprimer les factions. Hume, en parlant de Cromwell, a fait cette réflexion que le grand inconvénient d'un gouvernement usurpateur est dans cette obligation où il se trouve ordinairement d'avoir une politique personnelle en opposition avec les intérêts de son pays. C'est donner (soit dit en passant) une supériorité à l'autorité héréditaire, dont il serait à désirer que les peuples demeurassent convaincus. Mais Bonaparte, après tout, n'était point un usurpateur ordinaire; son élévation n'offrait aucun point de comparaison avec celle de Cromwell: «J'ai trouvé, disait-il, la couronne de France par terre, et je l'ai ramassée avec la pointe de mon épée.» Produit animé d'une révolution inévitable, il n'avait trempé dans aucun de ses désastres, et, jusqu'à la mort du duc d'Enghien, il conserva, je le crois du moins, la possibilité de légitimer sa puissance par quelques-uns de ces bienfaits qui engagent à jamais les nations.

Son ambition despotique l'entraîna, mais, je le répète, il ne fut pas le seul à s'égarer. Des apparences, qu'il ne prit pas la peine d'approfondir, le séduisirent; quelques individus firent bien sonner autour de lui le mot de liberté, mais il faut convenir que ces individus n'étaient point assez purs, ni assez estimés de la nation, pour devenir près de lui les mandataires de son voeu. Les honnêtes gens semblaient ne lui demander que du repos, sans trop s'embarrasser de la forme sous laquelle on le donnerait. De plus, il démêla que la faiblesse secrète des Français était la vanité; il vit un moyen de la satisfaire facilement à l'aide des pompes qui marchent à la suite du pouvoir monarchique; il recréa des distinctions, au fond encore démocratiques, puisque tout le monde y avait droit, et qu'elles n'entraînaient aucun privilège; et l'empressement qu'on témoigna pour les titres, les majorats et les croix, dont on se moquait, tant qu'elles ne décoraient que l'habit du voisin, ne dut pas le détromper, s'il est vrai pourtant qu'il s'égarât. Ne dut-il pas au contraire s'applaudir lorsque, à l'aide de quelques mots de la langue ajoutés aux noms, et au moyen de quelques bouts de ruban, il fut venu à bout de niveler sous le même titre les prétentions féodales et les prétentions républicaines? N'avons-nous pas, nous-mêmes, été complices de cette opinion, devenue si fixe dans son esprit, qu'il devait profiter, pour sa sûreté et pour la nôtre, de cette force qu'il trouva en lui de suspendre la Révolution, sans la détruire cependant? «Mon successeur, quel qu'il soit, disait-il encore, sera forcé de marcher avec son siècle, et ne pourra se soutenir qu'à l'aide des opinions libérales. Je les lui léguerai, mais dépourvues de leur âpreté primitive.» La France, imprudemment, parut applaudir à cette idée.

Cependant, bientôt une voix confuse qui fut pour lui celle de la conscience, pour nous celle de l'intérêt, sembla l'avertir aussi bien que nous. Pour étouffer ses accents importuns, il sentit qu'il fallait nous étourdir par un spectacle extraordinaire et toujours renouvelé. De là ses interminables guerres dont la durée lui paraissait si importante, qu'il ne donnait jamais que le nom de halte à la paix qu'il signait, et qu'il n'est pas un seul de ses traités auquel l'adresse négociatrice de M. de Talleyrand ne l'ait forcé. En effet, quand il revenait à Paris et qu'il rentrait dans l'administration de la France, outre qu'il ne savait plus que faire d'une armée dont chaque victoire augmentait les prétentions, il éprouvait tous les embarras de cette résistance muette, mais pesante, mais inévitable, que l'esprit du siècle où nous vivons oppose au despotisme, en dépit même des faiblesses individuelles; aussi ce despotisme est-il enfin devenu un moyen de gouverner heureusement impraticable. Il est mort avec la fortune de Bonaparte, et, comme a si bien dit madame de Staël: «La terrible massue que lui seul pouvait soulever a fini par retomber sur sa tête.» Heureux, heureux cent fois le temps où nous vivons aujourd'hui, puisque nous avons épuisé toutes les expériences, et qu'il n'est plus permis qu'aux insensés d'hésiter sur le chemin qui doit nous conduire au salut!

Mais Bonaparte fut longtemps secondé et ébloui lui-même par l'ardeur militaire de la jeunesse française. Cette passion déréglée des conquêtes donnée par un malin génie aux hommes réunis en société, comme pour retarder les pas que chaque génération devait faire vers tous les genres de prospérité, nous entraîna à la suite du fer destructeur de Bonaparte. Il est difficile, en France, de résister à la gloire, et surtout quand cette gloire venait couvrir et déguiser le triste abaissement où chacun se voyait alors condamné. Bonaparte en repos nous laissait voir le secret de notre servitude. Cette servitude disparaissait devant nous lorsque nos enfants allaient planter nos drapeaux sur les remparts de toutes les grandes villes de l'Europe. Il se passa donc un bien long temps, avant que nous vissions l'anneau que chacune de nos conquêtes ajoutait à la chaîne qui rivait nos libertés; et, quand nous nous aperçûmes de l'égarement de notre ivresse, il n'était plus temps de résister; l'armée, devenue complice de la tyrannie, avait rompu avec la France, et n'eût vu que de la révolte dans le cri de sa délivrance.

La plus grande erreur de Bonaparte, erreur qui tient à son caractère, c'est qu'il n'a calculé sa conduite qu'en l'appuyant sur des succès. Peut-être est-il plus excusable qu'un autre d'avoir douté qu'un revers osât l'atteindre. Son orgueil naturel ne pouvait supporter l'idée d'une défaite dans aucun genre; c'est là le côté faible de son esprit, car un homme supérieur doit avoir prévu toutes les chances. Mais, comme son âme manquait de noblesse, et que d'avance il ne se sentait point cet instinct des grands sentiments qui surmonte la mauvaise fortune, il détournait sa pensée de cette partie faible de lui-même; il se plaisait au contraire à fixer son esprit vers cette admirable disposition qu'il avait à se grandir avec le succès. Je réussirai! C'était le mot fondamental de ses calculs, et souvent son entêtement à le prononcer l'a servi pour y parvenir. Enfin sa fortune devint sa superstition particulière, et le culte qu'il se croyait obligé de lui rendre légitima à ses yeux tous les sacrifices qu'il dut nous imposer. Et nous, avouons-le encore, n'avons-nous pas d'abord partagé sa funeste superstition?

Cette illusion faisait déjà de grands progrès sur nos imaginations souples et amies du merveilleux, lors des événements que j'ai rapportés. Le procès du général Moreau, la mort du duc d'Enghien surtout, révoltèrent les sentiments, mais n'ébranlèrent pas les opinions. Bonaparte ne dissimula presque point que l'un et l'autre l'avaient servi dans l'accomplissement de l'oeuvre qu'il ourdissait depuis longtemps. Il faut dire, à la louange de l'humanité, que la répugnance du crime est tellement innée en nous, que nous croyons assez facilement, chez celui qui l'avoue, à la nécessité où il s'est trouvé de le commettre; et, quand on vit qu'il réussissait à s'élever à l'aide de pareils échelons, on se montra trop facile sur cette espèce de marché qu'il nous proposait, de l'absoudre en cas de succès.