Quant à madame Murat, elle éprouvait un violent désespoir, et, pendant le dîner, elle fut si peu maîtresse d'elle-même, lorsqu'elle entendit l'empereur nommer à plusieurs reprises la princesse Louis, qu'elle ne put retenir ses pleurs. Elle buvait à coups redoublés de grands verres d'eau, pour tâcher de se remettre et paraître faire quelque chose; mais les larmes la gagnaient toujours.

Chacun en était embarrassé, et son frère souriait assez malignement. Pour moi, j'éprouvais la plus grande surprise, et, en même temps, je dirais presque une sorte de dégoût, de voir cette jeune et jolie figure contractée par les émotions d'une si sèche passion. Madame Murat avait alors vingt-deux à vingt-trois ans; son visage d'une blancheur éblouissante, ses beaux cheveux blonds, la couronne de fleurs dont ils étaient entourés, la robe couleur de rose qui la parait, tout cela donnait à sa personne quelque chose de jeune, presque d'enfantin, qui contrastait désagréablement avec le sentiment fait pour un tout autre âge, dont on voyait qu'elle était atteinte. On ne pouvait avoir aucune pitié de ses pleurs, et je crois qu'elles affectaient tout le monde, ainsi que moi, fort désagréablement. Madame Bacciochi, plus âgée, plus maîtresse d'elle-même, ne pleura point; mais elle se montrait brusque, tranchante, et traitait chacun de nous avec une hauteur marquée.

L'empereur parut enfin irrité de cette conduite de ses deux soeurs, et il accrut leur mécontentement par des railleries indirectes, mais qui les blessèrent très directement. Tout ce que je vis dans cette journée me donna une idée nouvelle et forte de la puissance des émotions que peut produire l'ambition sur des âmes d'une certaine sorte, c'était un spectacle dont, avant ce jour, je n'avais nulle idée.

Le lendemain, après un dîner fait en famille, il se passa une scène violente dont je ne fus pas témoin, mais dont nous entendions les éclats à travers la muraille qui séparait le salon de l'impératrice de celui où nous nous tenions. Madame Murat éclata en plaintes, en larmes, en reproches; elle demanda pourquoi on voulait les condamner, elle et ses soeurs, à l'obscurité, au mépris, tandis qu'on couvrait des étrangères d'honneurs et de dignités. Bonaparte fut très dur dans ses réponses, déclarant à plusieurs reprises qu'il était le maître de répartir les dignités à sa volonté. Ce fut dans cette occasion qu'il laissa échapper ce mot piquant qu'on a retenu. «En vérité, à voir vos prétentions, mesdames, on croirait que nous tenons la couronne des mains du feu roi notre père.»

L'impératrice me raconta, ensuite, toute cette violente discussion. Quelque bonne qu'elle fût, elle ne pouvait s'empêcher de s'amuser un peu de la douleur d'une personne qui la haïssait parfaitement. À la fin de la conversation, madame Murat, hors d'elle par l'excès de son désespoir et l'âpreté des paroles qu'il lui fallait entendre, tomba sur le plancher, et s'évanouit complètement. Le courroux de Bonaparte disparut à cette vue, il s'apaisa, et quand sa soeur reprit ses sens, il laissa entrevoir quelque disposition à la contenter. En effet, quelques jours après, au sortir d'une consultation avec M. de Talleyrand, Cambacérès, et quelques autres personnes, on décida qu'il n'y avait aucun inconvénient à décorer par courtoisie les soeurs de l'empereur d'une dénomination particulière, et nous apprîmes par le Moniteur qu'on leur donnerait, en leur parlant, le titre si désiré d'Altesse Impériale.

Mais il resta encore, pour ce moment, un chagrin à madame Murat et à son époux. Les règlements intérieurs du palais de Saint-Cloud partagèrent l'appartement impérial en plusieurs salons où l'on n'entrait que selon le nouveau rang dont chacun était revêtu. Le salon le plus voisin du cabinet de l'empereur devint le salon du trône ou des princes, et le maréchal Murat, quoique époux d'une princesse, s'en vit fermer la porte. Ce fut M. de Rémusat qui fut chargé de la désagréable commission de l'arrêter, quand il se disposait à y passer. Quoique mon mari ne fût point responsable des ordres qu'il avait reçus, et qu'il mît à les transmettre les formes de la plus soigneuse politesse, Murat fut vivement blessé de cet affront public, et lui et sa femme, déjà mal disposés pour nous à cause de notre attachement pour l'impératrice, nous firent, à M. de Rémusat et à moi, je dirais presque l'honneur de nous dévouer dès lors une haine secrète dont nous avons plus d'une fois senti les atteintes. Mais cette fois, madame Murat, qui avait reconnu l'empire que ses plaintes exerçaient sur son frère, se garda bien de regarder sa cause comme perdue, et, en effet, on a vu par la suite qu'elle vint à bout d'élever son époux à toutes les dignités qu'elle souhaitait si ardemment.

Les nouvelles prérogatives des rangs jetèrent du trouble dans cette cour jusqu'alors assez paisible. Nous eûmes, autour de madame Bonaparte, pour notre compte, une sorte de parodie des agitations de vanité qui avaient bouleversé la famille impériale.

Outre ses quatre dames du palais, madame Bonaparte rassemblait souvent auprès d'elle les femmes des différents officiers du premier consul. On y voyait de plus madame Maret, qui habitait toujours Saint-Cloud à cause de la place de son mari, et la fille du marquis de Beauharnais qu'on avait mariée à M. de la Valette, et à qui ses malheurs et sa tendresse conjugale ont donné tant de célébrité, lors du jugement et de l'évasion de son mari en 1815. Celui-ci, d'une naissance fort obscure, mais homme d'esprit, d'un caractère aimable et facile, après avoir servi quelque temps dans l'armée, avait quitté l'état militaire pour lequel ses moeurs douces lui inspiraient de la répugnance. Le premier consul l'avait employé dans quelques missions diplomatiques; il venait de le faire conseiller d'État. Il montrait un dévouement extrême à tous les Beauharnais dont il était devenu parent. Sa femme était simple et douce, habituellement; mais il était décidé que la vanité deviendrait le premier mobile de tous les sentiments des personnes attachées à cette cour, quels que fussent leur sexe et leur âge.

Une décision de l'empereur ayant accordé aux dames du palais quelques préséances sur les autres femmes, ce fut le signal de toutes les jalousies féminines. Madame Maret, sèche et orgueilleuse, fut blessée de nous voir marcher devant elle; sa mauvaise humeur la rapprocha de madame Murat qui entendait si bien les mécontentements de ce genre. D'ailleurs M. de Talleyrand qui n'aimait pas Maret, et qui se moquait impitoyablement de ses ridicules, assez mal aussi avec Murat, devenu l'objet de la haine de tous deux, fut par cette haine même l'occasion d'une sorte de lien entre eux. L'impératrice, qui n'aimait point quiconque s'attachait à madame Murat, traita madame Maret avec une sorte de sécheresse, et de ce côté, quoique toujours parfaitement étrangère à tous ces sentiments violents, et, pour mon compte, ne haïssant personne, je fus un peu comprise dans l'animadversion de ce parti contre les Beauharnais.

Enfin, un dimanche matin, la nouvelle impératrice reçut l'ordre de paraître à la messe accompagnée seulement de ses quatre dames du palais. Madame de la Valette, qu'on avait vue jusqu'alors partout aux côtés de sa tante, se trouvant tout à coup privée de cet honneur, versa à son tour beaucoup de larmes, et nous eûmes encore cette jeune ambition à consoler. Tout cela m'amusait fort à regarder; je me conservais sereine au milieu de ces troubles un peu ridicules, et peut-être assez naturels. Mais, on était tellement accoutumé à voir toutes les têtes tournées dans le palais, et les joies et les peines produites seulement par de nouvelles ambitions, satisfaites ou trompées, qu'un jour, me trouvant d'humeur assez gaie et riant de bon coeur de je ne sais plus quelle plaisanterie qu'on faisait devant moi, l'un des aides de camp de Bonaparte, s'approchant tout à coup, me demanda tout bas si j'avais reçu pour mon compte la promesse de quelque nouvelle dignité; et je ne pus m'empêcher de lui demander à mon tour s'il croyait que, dorénavant, à Saint-Cloud, il fallût toujours pleurer, dès qu'on n'était pas princesse.