[Note 6: ][(retour) ] Madame de Grasse était la veuve d'un émigré qui demeurait dans la maison de ma grand'mère, et qui était fort liée avec elle. Son fils, le comte Gustave de Grasse, a été lieutenant-colonel dans la garde royale, et a toujours vécu dans la plus étroite intimité avec mon père jusqu'à sa mort en 1859, malgré de grandes différences dans les opinions et les habitudes.

»Madame de Grasse m'a dit aussi que vous aviez quelque envie pendant ces vacances de vous amuser à écrire quelques-unes de vos impressions sur bien des choses. Je trouve que vous avez raison; cela vous divertira à revoir dans quelques années. Votre père dira que je veux vous rendre écrivassier comme moi, car il est sans façon, monsieur votre père; mais cela m'est égal. Il me semble qu'il n'y a nul mal à s'accoutumer à rédiger ses idées, à écrire seulement pour soi, et que le goût et le style se forment de cette manière. Parce qu'il est, lui, un maudit paresseux qui n'écrit qu'une lettre en huit jours..., il est vrai qu'elle est bien aimable, mais enfin c'est peu,... suffit! qu'il ne me fasse pas parler.

»Dans ma retraite, j'ai eu, moi, la fantaisie de faire votre portrait, et, si je n'avais pas eu mal à la gorge, je l'aurais essayé. Je crois qu'en y pensant, et en trouvant que, pour n'être point fade, et enfin pour être vraie, il fallait bien indiquer quelques défauts, le mal que j'étais obligée de dire de vous m'a prise au gosier, et que c'est là ce qui m'a donné une esquinancie, parce que je n'ai jamais pu le mettre au dehors. En attendant ce portrait, et en vous dévidant avec soin, je vous ai trouvé bien des qualités tout établies, quelques-unes qui commencent à poindre, et puis de petits engorgements qui empêchent certains biens de paraître. Je vous demande pardon de me servir d'un style de médecine: c'est que je suis dans un pays où il n'est question que d'engorgements, et du moyen de les faire passer. Je vous défilerai tout cela un jour que je serai en train, et seulement aujourd'hui je ne toucherai qu'à un point. Voici ce qu'il me semble par rapport avec ce que vous êtes vis-à-vis des autres: Vous avez de la politesse, même plus qu'on n'en a souvent, à votre âge, et beaucoup de bonne grâce dans l'accueil, dans les formes, dans la manière d'écouter. Conservez cela. Madame de Sévigné dit que le silence approbatif annonce toujours beaucoup d'esprit dans la jeunesse. «Mais, ma mère, où en voulez-vous venir? Vous m'avez promis un défaut, et, jusqu'à présent, je ne vois rien qui y ressemble. Tout père frappe à côté. Allons donc, ma mère, au fait!» En un moment, mon fils, m'y voici: Vous oubliez que j'ai mal à la gorge, et que je ne puis parler que doucement. Enfin, vous êtes donc poli. Si on vous invite à saisir l'occasion de faire quelque chose qui doive plaire à ceux que vous aimez, vous y consentez volontiers. Si on vous montre cette occasion, une certaine paresse, un certain amour de vous-même vous fait un peu balancer, et enfin à vous tout seul vous ne cherchez guère cette occasion, parce que vous craignez de vous gêner. Entendez-vous bien ces subtilités? Tant que vous êtes un peu sous ma main, je vous pousse, je vous parle; mais bientôt il faudra que vous parliez tout seul, et je voudrais que vous parlassiez un peu des autres, malgré le bruit que vous fait votre jeunesse, qui, en effet, a bien le droit de crier un peu haut. Je ne sais si ce que je vous ai dit est clair. Comme mes idées passent au travers d'un mal de tête, de trois cataplasmes dont je suis entourée, et que je n'ai point aiguisé mon esprit avec Albert depuis quatre jours, il se pourrait qu'il y eût un peu d'esquinancie dans mes discours. Vous vous en tirerez comme vous pourrez. Enfin, le fait est que vous êtes fort poli extérieurement, et que je voudrais que vous le fussiez aussi intérieurement, c'est-à-dire bienveillant. La bienveillance est la politesse du coeur. Mais en voilà assez...

»Votre petit frère figure joliment au bal. Il devient tout champêtre ici. Il pêche le matin, se promène, connaît mieux que vous les arbres et les différentes cultures, et, le soir, il figure avec de grosses bergères d'Auvergne auxquelles il fait toutes les petites mines que vous savez.

»Adieu, cher enfant; je vous quitte parce que mon papier finit, car je m'amusais de toutes ces pauvretés qui me tirent un peu de mon ennui; mais il faut cependant ne pas vous assommer en vous en donnant trop à la fois. Veuillez bien présenter mes hommages respectueux à Griffon[7]; faites bien tous mes compliments à M. Leclerc.»

[Note 7: ][(retour) ] Griffon est un petit chien.--M. Leclerc est le membre de l'Institut, doyen de la faculté des lettres, mort il y a peu d'années. Il était alors professeur au lycée Napoléon, et donnait des répétitions à mon père.

C'est sur ce ton de confiance, de tendresse et de goût que s'écrivaient la mère et le fils, bien jeune encore. Un an plus tard, en 1814, celui-ci sortait du collège, tenait ce que son jeune âge avait promis, et prenait naturellement une plus grande place dans la vie et les occupations de ses parents. Ses opinions mêmes devaient de plus en plus agir sur les leurs, et d'autant mieux que rien ne les séparait d'une manière absolue.

Il était seulement plus positif et plus hardi qu'eux, moins gêné par des souvenirs ou des affections. Il ne regrettait pas l'empereur, et, si touché qu'il fût par les souffrances de l'armée française, il voyait la chute de l'Empire avec indifférence, sinon avec joie. C'était pour lui, comme pour la plupart des jeunes gens distingués de sa génération, une délivrance. Il saisissait avec avidité les premières idées d'ordre constitutionnel qui faisaient leur rentrée avec les Bourbons. Mais l'apparition des royalistes de salon le frappait par le ridicule; beaucoup de choses et de mots qu'on remettait en honneur[8] lui semblaient des niaiseries; les injures contre l'empereur et les hommes de l'Empire le révoltaient, mais ni ses parents ni lui, encore qu'un peu défiants du nouveau régime, n'avaient une malveillance systématique contre ce qui se passait. Les malheurs, ou du moins les ennuis personnels qui en étaient la conséquence: la privation des emplois, la nécessité de vendre, et fort mal, une bibliothèque qui était la joie de mon grand-père, et qui a laissé une trace dans la mémoire des amateurs, mille autres contrariétés, ne les empêchaient point de se sentir délivrés. Ils étaient tout près de réaliser une parole célèbre de l'empereur. Celui-ci, en pleine puissance, demandait aux personnes qui se trouvaient autour de lui ce qu'on dirait après sa mort, et chacun s'empressait à un compliment ou à une flatterie. Il les interrompit en disant: «Comment! vous êtes embarrassés pour savoir ce qu'on dira? On dira: «Ouf!»

[Note 8: ][(retour) ] Dans une autre publication, les impressions et les sentiments de mon père seront décrits par lui-même, de sorte qu'il est inutile d'insister ici. On me permettra toutefois de donner, comme exemple de ce qu'il pensait alors, de ce qu'il a pensé toujours, une des chansons qu'il faisait en ce temps-là, car ce n'est un secret pour personne qu'il écrivait et chantait de jolies chansons qui avaient grand succès dans le monde. Ceux qui ont l'habitude ou le talent de ces compositions savent combien les auteurs en sont sincères, et plus qu'en tout autre écrit peut-être, on voit là sous une forme piquante, le fond même des idées d'un écrivain. Mon père a lui-même écrit quelque part que l'on retrouverait dans le recueil de ses chansons le germe, sinon le développement, de la plupart de ses idées. Il en est qui répondaient à un sentiment si intime, qu'il ne les chantait qu'à lui-même, et ne les montrait à personne. La poésie, légère ou sérieuse, est une confidente à laquelle on ne peut rien cacher quand l'habitude est prise de se confier à elle. Voici donc une de ses chansons politiques du commencement de la Restauration. Je ne la donne point, comme une des meilleures au point de vue de l'art, mais comme un renseignement. Et pourtant il est difficile de n'en pas remarquer le tour aisé et la finesse, rares pour un jeune homme de dix-huit ans:

LA MARQUISE OU L'ANCIEN RÉGIME

AIR: Croyez-moi, buvons à longs traits.

Ainsi parlait une marquise,

Une marquise d'autrefois,

Qui fit sa première sottise

En mil sept cent cinquante-trois.

«Ah! disait-elle, quand j'y pense,

Je voudrais m'y revoir encor:

C'était vraiment le siècle d'or,

Moins le costume et l'innocence.


Croyez-moi, c'était le bon temps:

Que je vous plains d'avoir vingt ans!


Mise au couvent selon l'usage,

Grâce aux leçons du tentateur,

De mes questions avant l'âge

J'effrayais notre directeur.

Un frère de soeur Cunégonde,

Le marquis, venait au parloir.

Il m'apprit ce qu'il faut savoir

Pour se présenter dans le monde.


Croyez-moi, c'était le bon temps:

Que je vous plains d'avoir vingt ans!


Il fit tant que, par convenance,

À m'épouser il fut réduit.

Je n'ai pas gardé souvenance

D'avoir vu son bonnet de nuit


«Vous n'avez pas vu le bon temps;

Que je vous plains d'avoir vingt ans!»

C'était un seigneur à la mode.

Pour lui je n'avais aucun goût,

Et lui ne m'aimait pas du tout....

Je n'ai rien vu de si commode.


Mes enfants, c'était le bon temps:

Que je vous plains d'avoir vingt ans!


Ce que j'ai vu ne peut se rendre.

Ah! les hommes sont bien tombés.

Tenez, je ne puis pas comprendre

Comment on se passe d'abbés.

Que j'ai vu d'âmes bien conduites

Par leur galante piété!

Sans eux j'aurais bien regretté

Qu'on ait supprimé les jésuites.


Mes enfants, c'était le bon temps:

Que je vous plains d'avoir vingt ans!


C'est un sot métier, sur mon âme,

Que d'être jolie aujourd'hui.

Je vois plus d'une jeune femme

Sécher de sagesse et d'ennui.

Plus d'un grand mois après la noce,

J'ai vu, certes j'en ai bien ri,

J'ai vu ma nièce et son mari

Tous deux dans le même carrosse!

Vous n'avez pas vu le bon temps:

Que je vous plains d'avoir vingt ans!


Hélas! des plaisirs domestiques

Ignorant la solidité,

Petits esprits démocratiques,

Vous radotez de liberté.

Cette liberté qu'on encense

N'est rien qu'un rêve dangereux.

Ah! de mon temps, pour être heureux

C'était assez de la licence.


Croyez-moi, c'était le bon temps:

Que je vous plains d'avoir vingt ans!


Mais, sous un règne légitime,

Dédaignant de vaines clameurs,

Reprenez à l'ancien régime

Ses lois, afin d'avoir ses moeurs.

Alors, comme dans ma jeunesse,

Un chacun sera bon chrétien.

Vous voyez, je m'amusais bien,

Et n'ai jamais manqué la messe.


Croyez-moi, c'était le bon temps!

Que je vous plains d'avoir vingt ans!

V.