CHAPITRE XI.

(1807.)

L'empereur amoureux.--Madame de X...--Madame de Damas.--Confidences de l'impératrice.--Intrigues de palais.--Murat est élevé au rang de prince.

L'impératrice ne pouvait s'empêcher de se plaindre secrètement quelquefois, en voyant que son fils n'avait aucune part aux promotions qui se faisaient journellement; mais elle avait le très bon goût de renfermer son mécontentement à cet égard, et Eugène conservait au milieu de cette cour une attitude naturelle et paisible qui lui faisait honneur, et qui contrastait avec la jalouse impatience de Murat. L'épouse de celui-ci harcelait sans cesse l'empereur, pour qu'il donnât enfin à son mari un rang qui le tirât de pair d'avec les maréchaux, parmi lesquels il s'irritait de se voir confondu. Pendant l'hiver, ce ménage sut habilement profiter de la faiblesse de l'empereur, et acquit des droits à ses dons en le servant soigneusement, comme nous allons le voir, dans ses nouvelles amours.

J'ai dit déjà qu'Eugène était assez occupé de madame de X... Cette jeune femme, alors âgée de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, était blonde et blanche; ses yeux bleus avaient toutes les impressions qu'elle voulait leur donner, hors celle de la franchise, parce que je crois que les habitudes de son caractère la portaient à une assez grande dissimulation. Son nez aquilin était un peu long, sa bouche charmante, ornée de belles dents qu'elle montrait beaucoup. Sa taille moyenne avait de l'élégance, mais manquait un peu d'embonpoint; son pied était petit, et elle dansait à merveille. Elle ne montrait pas un esprit bien remarquable, mais elle ne manquait point de finesse; elle était calme, un peu sèche, et difficile à émouvoir, et encore plus à troubler.

L'impératrice avait commencé par la traiter avec beaucoup de distinction; elle louait sa figure, approuvait toujours sa toilette, la cajolait de préférence à d'autres, à cause de son fils, et contribua peut-être à la faire remarquer à son époux. Celui-ci s'en occupa dès le voyage de Fontainebleau. Madame Murat, qui devina la première le goût naissant de son frère, chercha à s'emparer de la confiance de cette jeune femme, et elle y réussit assez pour la mettre promptement en défiance de l'impératrice. Murat, par suite, je crois, d'un arrangement très intérieur, feignait d'être amoureux de madame de X..., et donna ainsi le change pendant quelque temps aux observations de la cour.

L'impératrice, qui ne doutait pas de la nouvelle préoccupation de l'empereur, mais qui n'en pouvait deviner l'objet, soupçonna d'abord, comme je l'ai dit, la maréchale Ney, à qui, en effet, il adressait assez souvent la parole; et, pendant quelques jours, la pauvre maréchale devint l'objet des regards et de la mauvaise humeur de sa patronne. Je recevais, comme de coutume, la confidence de cette jalouse inquiétude, et je ne voyais rien encore qui la justifiât.

L'impératrice se plaignait à madame Louis Bonaparte de ce qu'elle appelait la perfidie de la maréchale; cette dernière fut sermonnée et interrogée; et, après avoir assuré qu'elle n'éprouvait réellement qu'une sorte de peur vis-à-vis de l'empereur, elle avoua qu'il avait paru quelquefois s'occuper d'elle, et que madame de X... lui avait fait son compliment sur la grande conquête qu'elle était au moment de faire. Ce récit éclaira tout à coup l'impératrice. Plus attentive, elle vit la vérité, découvrit que Murat ne feignait de l'amour que pour se charger de porter les déclarations de l'empereur. Elle trouva, dans la déférence qu'elle vit à Duroc pour madame de X..., une preuve des sentiments de son maître, et dans la conduite de madame Murat un plan assez bien ourdi contre sa propre tranquillité. Dès lors, on vit l'empereur plus souvent dans l'appartement de sa femme. Presque tous les soirs, il redescendait au rez-de-chaussée, et ses regards et quelques paroles instruisirent également et l'impératrice et l'objet de sa préférence. Si sa femme se rendait au spectacle dans une petite loge, car l'empereur n'aimait point qu'elle parût en public sans lui, il venait l'y joindre tout à coup; et, de jour en jour moins maître de lui, il paraissait plus occupé. Madame de X... conservait une apparence froide, mais elle usait de toutes les ressources de la coquetterie féminine. Sa toilette était de plus en plus recherchée, son sourire plus fin, ses regards plus manégés, et bientôt il fut assez facile de deviner tout ce qui se passait. L'impératrice soupçonna que madame Murat avait favorisé chez elle de secrètes entrevues. Elle m'assura un peu plus tard qu'elle en avait la certitude. Alors elle éclata en plaintes et en larmes selon sa coutume, et je me vis encore une fois obligée de recevoir des confidences qui me compromettaient, et de recommencer des sermons qui n'étaient guère écoutés.

L'impératrice voulut tenter des explications qui furent très mal reçues. Son mari prit de l'humeur, la traita durement, lui reprocha de s'opposer à ses moindres distractions, lui imposa silence, et, tandis qu'en public elle dévorait ses peines et paraissait triste et abattue, lui, gai, ouvert, animé plus que nous ne l'avions vu encore, s'occupait de nous toutes, et nous prodiguait les expressions de sa sauvage galanterie. Dans ces réunions chez l'impératrice dont j'ai parlé tout à l'heure, il paraissait en vrai sultan. Il se plaçait à une table de jeu, faisait appeler pour sa partie assez ordinairement sa soeur Caroline, madame de X... et moi; et, tenant à peine les cartes, il commençait avec nous des dissertations, sentimentales à sa manière, où il mettait plus d'esprit que de sensibilité, quelquefois du mauvais goût, mais assez d'exaltation. Dans ces entretiens, madame de X..., fort réservée et craignant peut-être que je ne la découvrisse, ne répondait que par monosyllabes. Madame Murat y prenait peu d'intérêt, marchant à son but et se souciant peu du détail. Quant à moi, ces conversations m'amusaient, et j'y répondais avec toute la liberté d'esprit dont j'avais l'avantage sur ces trois autres personnes plus ou moins préoccupées. Quelquefois, sans nommer qui que ce fût, Bonaparte commençait à disserter sur la jalousie, et alors il était facile de voir quelles applications il voulait faire à sa femme; je le comprenais et je la défendais de mon mieux, gaiement, et en évitant de la désigner; et alors je voyais assez clairement que madame de X... et madame Murat m'en savaient mauvais gré.

Dans ces soirées, madame Bonaparte, jouant assez tristement à un autre bout du salon, nous regardait de loin, et souffrait de ces entretiens qui l'inquiétaient toujours. Quoiqu'elle eût bien des raisons de compter sur moi, comme elle était naturellement défiante, quelquefois elle craignait que je ne la sacrifiasse à l'envie de plaire à l'empereur, et, du moins, elle me savait mauvais gré de ne pas témoigner un blâme pour sa conduite. Tantôt elle me demandait d'aller le trouver et de lui parler fortement sur le tort qu'elle prétendait que sa nouvelle liaison lui faisait dans le monde; tantôt elle m'engageait à faire épier madame de X... dans sa propre maison, où elle savait que Bonaparte se rendait quelquefois le soir; ou bien elle me faisait écrire, en sa présence, des lettres anonymes pleines de reproches, que je composais devant elle pour lui plaire, et pour qu'elle ne les fît pas faire à d'autres, et que j'avais soin de brûler, après l'avoir assurée que je les avais envoyées. Ses domestiques affidés étaient employés à découvrir les preuves de ce qu'elle cherchait. Des ouvriers de marchands favoris étaient dans sa confidence, et je souffrais d'autant plus de ces imprudences, que j'appris peu après que madame Murat mettait sur mon compte les découvertes que faisait l'impératrice, et m'accusait d'un assez vilain métier, dont assurément je n'étais nullement capable.