Nous livrâmes un combat naval à la hauteur du cap Finistère, combat dont les deux nations, anglaise et française, firent une victoire, où sans doute la bravoure nationale opposa une forte résistance à la science de l'ennemi, mais qui n'eut d'autre résultat que de faire rentrer notre flotte dans le port. Peu après, nos journaux retentirent de plaintes sur les outrages que le pavillon vénitien avait éprouvés, depuis qu'il dépendait de l'Autriche. On sut bientôt que les troupes autrichiennes se mettaient en mouvement, que l'alliance entre les deux empereurs d'Autriche et de Russie était décidée contre nous. Les journaux anglais annoncèrent avec triomphe la guerre continentale.

On fêta cette année le jour de naissance de Bonaparte, avec beaucoup de pompe, d'un bout de la France à l'autre. Il revint de Boulogne le 3 septembre, et, dans ce temps, le Sénat rendit un décret par lequel, on dut reprendre au 1er janvier 1806 le calendrier grégorien. Ainsi disparurent peu à peu les dernières traces de la République qui avait duré, ou paru durer, treize ans.

CHAPITRE XIV.

(1805.)

M. de Talleyrand et M. Fouché.--Discours de l'empereur au Sénat.--Départ de l'empereur.--Les bulletins de la grande armée.--Misère de Paris pendant la guerre.--L'empereur et les maréchaux.--Le faubourg Saint-Germain.--Trafalgar.--Voyage de M. de Rémusat à Vienne.

À l'époque dont je parle, M. de Talleyrand était encore mal avec Fouché et, ce qui est assez curieux à dire, je me souviens que ce dernier l'accusait de manquer de conscience et de bonne foi. Il se souvenait toujours que, lors de l'attentat du 3 nivôse[20], M. de Talleyrand l'avait fortement accusé de négligence auprès de Bonaparte, et n'avait pas peu contribué à le faire renvoyer. Revenu au ministère, il gardait secrètement sa rancune, et ne laissait guère échapper d'occasion de la satisfaire, par des moqueries âpres et un peu cyniques, qui, d'ailleurs, faisaient le ton ordinaire de sa conversation. MM. de Talleyrand et Fouché ont été deux hommes vraiment remarquables, et tous deux très utiles à Bonaparte; mais on ne pouvait pas voir moins de ressemblance et de points de contact entre deux personnages dans de si continuelles relations. L'un avait gardé fidèlement les manières gracieusement insolentes (si on peut se servir de cette expression) des grands seigneurs de l'ancien régime. Fin, silencieux, mesuré dans ses discours, froid dans son abord, aimable dans la conversation, ne tenant sa force que de lui seul, car il n'avait dans sa main aucun parti, ses fautes mêmes et, pour dire tout, la flétrissure de l'oubli de son ancien état, ne paraissaient point une garantie suffisante aux révolutionnaires qui le connaissaient si adroit et si souple, qu'ils le supposaient conservant toujours des moyens de leur échapper. D'ailleurs, il ne se livrait à personne, impénétrable sur les affaires dont il était chargé, et sur l'opinion qu'il avait du maître qu'il servait; et, pour achever de le peindre, affectant une sorte de nonchalance, ne négligeant aucune de ses aises, soigné dans sa toilette, parfumé, amateur de bonne chère et de toutes les jouissances du luxe, jamais empressé auprès de Bonaparte, sachant se faire souhaiter par lui, ne le flattant point en public, et comme sûr de lui demeurer constamment nécessaire.

[Note 20: ][(retour) ] La machine infernale.

Fouché, au contraire, véritable produit de la Révolution, sans soin de sa personne, portait les broderies et les cordons qui annonçaient ses dignités comme s'il dédaignait de les arranger sur lui, s'en moquant même dans l'occasion, actif, animé, toujours un peu inquiet; bavard, assez menteur, affectant une sorte de franchise qui pouvait bien être le dernier degré de la ruse, se vantant volontiers, assez disposé à se livrer au jugement des autres en racontant sa conduite, ne cherchant guère à se justifier que par le mépris d'une certaine morale ou l'insouciance d'une certaine approbation; mais il conservait avec un soin qui, quelquefois, inquiétait Bonaparte, des relations avec un parti que l'empereur se croyait obligé de ménager dans sa personne. Au travers de tout cela, Fouché ne manquait pas d'une sorte de bonhomie; il avait même quelques qualités intérieures. Il était bon mari d'une femme laide et assez ennuyeuse, et très bon, même très faible père. Il envisageait les révolutions dans leur ensemble, il haïssait les tracasseries partielles, les soupçons journaliers, et c'est par suite de cette disposition que sa police ne suffisait point à l'empereur. Là où il voyait du mérite, il lui rendait justice; on n'a point raconté de lui de vengeances qui lui aient été personnelles, et il ne s'est pas montré capable de jalousies prolongées. Il est même vraisemblable que, s'il est resté plusieurs années ennemi de M. de Talleyrand, c'est encore moins parce qu'il avait à se plaindre de lui, que parce que l'empereur a pris soin d'entretenir cette froideur entre deux hommes dont il eût cru l'union dangereuse pour lui. Et, en effet, c'est à peu près vers le temps où ils se sont rapprochés qu'il a commencé à se défier d'eux, et à les éloigner un peu de ses affaires.

Mais, en 1805, M. de Talleyrand avait un crédit bien plus étendu que Fouché. Il s'agissait de fonder une royauté, d'imposer à l'Europe et à la France, par une diplomatie habile et par la pompe d'une cour, et le ci-devant grand seigneur était bien meilleur à consulter sur tout cela. Il avait une immense réputation en Europe; on lui connaissait des opinions conservatrices, qui semblaient aux souverains étrangers une morale suffisante pour eux. L'empereur, pour inspirer confiance à ses voisins, avait besoin de faire suivre sa signature de celle de son ministre des affaires étrangères. Il lui pardonna cette flatteuse distinction, tant qu'il la crut nécessaire à ses projets.