[Note 1: ][(retour) ] Il semble que l'auteur, ici comme dans un chapitre précédent, ne soit pas assez précis sur la cause de la mort du général Pichegru. C'était une opinion, fort répandue alors, de douter de son suicide, et l'empereur expiait la mort du duc d'Enghien. Depuis ce crime, on était prompt à lui en prêter d'autres qu'auparavant ses plus grands ennemis n'auraient osé lui imputer. Il est pourtant certain qu'on n'a jamais établi l'intérêt qu'aurait eu Napoléon à ce que l'accusé ne parût point devant ses juges. M. Thiers a très fortement démontré que sa présence aux débats était nécessaire. Toutes les dépositions des accusés de tous les partis l'accablaient également, son crime légal était certain, et il ne pouvait manquer d'être condamné, et de paraître mériter sa condamnation. L'homme à redouter, c'était Moreau. On a dit, il est vrai, qu'un rapport de gens de l'art existe à la faculté de médecine, établissant l'impossibilité du suicide dans les conditions où l'on disait qu'il s'était passé, avec une cravate de soie dont il avait fait une corde et une cheville de bois dont il avait fait un levier. Mais la médecine légale, il y a plus de soixante-dix ans, était une science bien conjecturale, et des travaux récents ont démontré combien le suicide par strangulation est facile et demande peu d'efforts et de temps. (P. R.)
Georges Cadoudal répondit que son projet était d'attaquer de vive force le premier consul; qu'il n'avait pas douté que, dans Paris même, il ne se présentât des ennemis du régime actuel qui l'aideraient dans son entreprise; qu'il eût tenté de tout son pouvoir de remettre Louis XVIII sur son trône. Mais il nia qu'il connût ni Pichegru, ni Moreau; il termina ses réponses par ces paroles: «Vous avez assez de victimes; je n'en veux pas augmenter le nombre.»
Bonaparte parut frappé de la fermeté de ce caractère, et nous dit à cette occasion: «S'il était possible que je pusse sauver quelques-uns de ces assassins, ce serait à Georges que je ferais grâce.»
M. de Polignac, l'aîné, répondit qu'il n'était venu secrètement en France que pour s'assurer positivement de l'opinion publique et des chances qu'elle pouvait offrir, que lorsqu'il s'était aperçu qu'il était question d'un assassinat, il avait pensé à se retirer, et qu'il serait sorti de France, s'il n'eût pas été arrêté.
M. de Rivière répondit de la même manière; et Jules de Polignac prouva qu'il avait seulement suivi son frère.
Enfin, le 10 juin, vingt des accusés furent déclarés convaincus, et condamnés à la peine de mort. À leur tête était Georges Cadoudal, et parmi eux, le marquis de Rivière et le duc de Polignac.
Le jugement portait que Jules de Polignac Louis Léridan, Moreau et Rolland, étaient coupables d'avoir pris part à la conspiration, mais qu'il résultait de l'instruction et des débats des circonstances qui les rendaient excusables, et que la cour réduisait la peine encourue par les susnommés à une punition correctionnelle.
J'étais à Saint-Cloud, quand cette nouvelle y arriva. Tout le monde en fut atterré. Le grand juge s'était témérairement engagé vis-à-vis du premier consul à la condamnation à mort de Moreau, et Bonaparte éprouva un tel mécontentement, qu'il ne fut pas maître d'en dissimuler les effets. On a su avec quelle véhémente fureur, à sa première audience publique du dimanche, il accueillit le juge Lecourbe, frère du général, qui avait parlé au tribunal avec beaucoup de force pour l'innocence de Moreau. Il le chassa de sa présence en l'appelant juge prévaricateur, sans qu'on pût deviner quelle signification, dans sa colère, il donnait à cette expression, et, peu après, il le destitua.
Je revins à Paris, fort abattue des impressions que je rapportais de Saint-Cloud, et je trouvai dans la ville, chez un certain parti, une joie insultante pour l'empereur du dénouement de cet événement. Mais la noblesse était affligée de la condamnation de M. le duc de Polignac.
J'étais avec ma mère et mon mari, déplorant les tristes effets de ces procédures et les nombreuses exécutions qui allaient suivre, quand on m'annonça tout à coup madame de Polignac, femme du duc, et sa tante madame Dandlau, fille d'Helvétius, que j'avais souvent rencontrée dans le monde. Toutes deux étaient en larmes. La première, grosse de quelques mois, m'attendrit vivement. Elle venait me demander de l'aider à parvenir jusqu'aux pieds de l'empereur; elle voulait obtenir la grâce de son époux; elle n'avait aucun moyen d'arriver dans l'intérieur de Saint-Cloud, et se flattait que je lui en procurerais. M. de Rémusat, ma mère et moi, nous sentîmes tous trois les difficultés de l'entreprise; mais, tous trois, nous pensâmes, en même temps, qu'elles ne devaient point m'arrêter; et, comme nous avions quelques jours, à cause de l'appel que les condamnés avaient fait de leur jugement, j'engageai ces deux dames à se rendre le lendemain matin à Saint-Cloud; je promis de les précéder de quelques heures, et de décider madame Bonaparte à les recevoir.