M. de Talleyrand, qui s'ennuyait profondément à Vienne, y vit arriver avec plaisir M. de Rémusat, et leur intimité s'augmenta dans l'oisiveté de la vie qu'ils menaient tous deux. Il est très vraisemblable que M. Maret, qui écrivait exactement à l'empereur, lui manda cette nouvelle liaison, et qu'elle déplut un peu à cet esprit toujours ombrageux, et prêt à voir des motifs graves dans les moindres actions de la vie.

M. de Talleyrand, ne trouvant guère que M. de Rémusat qui pût l'entendre, s'ouvrait avec lui sur les idées politiques que lui inspiraient les victoires de nos armées. Désirant vivement consolider le repos de l'Europe, il craignait fort l'entraînement de la victoire pour l'empereur, et le désir que les militaires qui l'entouraient, tous raccoutumés à la guerre, auraient qu'elle continuât. «Au moment de conclure la paix, disait-il, vous verrez que ce sera avec l'empereur lui-même que j'aurai le plus de peine à négocier, et qu'il me faudra bien des paroles pour combattre l'enivrement qu'aura produit la poudre à canon.» Dans ces épanchements auxquels M. de Talleyrand se livrait, il parlait de l'empereur sans illusions, et convenait franchement des énormes défauts de son caractère; mais il le croyait appelé cependant à terminer irrévocablement la Révolution de France, à fonder un gouvernement stable, et pensait encore pouvoir le diriger dans sa conduite à l'égard de l'Europe. «Si je ne le persuade point, je saurai du moins, disait-il, l'enchaîner malgré lui, et le forcer à quelque repos.» M. de Rémusat était charmé de trouver dans un ministre habile, et qui jouissait de la confiance de l'empereur, des projets si sages, et il se sentait de plus en plus disposé à lui vouer cette estime et cette confiance que tout Français citoyen doit à un homme qui veut maîtriser les effets d'une ambition sans bornes. Il m'écrivait souvent combien il était content de ce que sa familiarité avec M. de Talleyrand lui faisait découvrir, et moi, je commençais à penser avec intérêt à un homme qui adoucissait pour mon mari ce que l'absence et l'ennui de sa vie avaient de plus pénible.

Au milieu de la vie solitaire et souvent inquiète que je menais, les lettres de mon mari faisaient mon seul plaisir et tout l'agrément de mon intérieur. Quoique la prudence le forçât de n'entrer dans aucun détail, je le voyais assez content de sa position. Ensuite, il m'entretenait des différents spectacles qu'il avait sous les yeux. Il me racontait ses courses dans Vienne qui lui parut une belle et grande ville, et ses visites à un certain nombre de personnages importants qui y étaient demeurés, et dans quelques familles qui, toutes, le frappaient par l'extrême attachement que leur inspirait l'empereur François. Ce bon peuple de Vienne, tout conquis qu'il était, ne laissait point de manifester hautement le désir de rentrer bientôt sous la domination d'un maître paternel, et, le plaignant de ses revers, ne laissait point échapper un seul reproche contre lui.

Au reste, il y avait beaucoup d'ordre à Vienne, la garnison y était tenue dans une grande discipline, et les habitants n'avaient pas de grands sujets de se plaindre de leurs vainqueurs. Les Français prenaient même quelques amusements; ils fréquentaient les spectacles, et ce fut à Vienne que M. de Rémusat entendit le célèbre chanteur italien Crescentini, et prit avec lui les arrangements qui l'attachèrent à la musique de l'empereur.

CHAPITRE XV.

(1805.)

Bataille d'Austerlitz.--L'empereur Alexandre.--Négociations.--Le prince Charles.--M. d'André.--Disgrâce de M. de Rémusat.--Duroc.--Savary.--Traité de paix.

L'arrivée de l'armée russe, et la rigueur des conditions imposées par le vainqueur, avaient déterminé l'empereur d'Autriche à tenter encore une fois la voie des armes. Ayant donc rassemblé ses forces et joint l'empereur Alexandre, il attendait Bonaparte qui marchait de son côté pour le rencontrer. Ces deux armées immenses se joignirent en Moravie, près du petit village d'Austerlitz, jusque alors inconnu, et devenu à jamais célèbre par une si mémorable victoire. Ce fut le 1er décembre que Bonaparte résolut de livrer bataille le lendemain, anniversaire de son couronnement.

Le prince Dolgorouki avait été envoyé à notre quartier général par le czar, pour offrir des propositions de paix qui, si l'empereur a dit vrai dans ses bulletins, ne pouvaient guère être écoutées par un vainqueur, maître de la capitale de son ennemi. À l'en croire, on exigeait la reddition de la Belgique, et que la couronne de Fer passât sur une autre tête. On fit parcourir à l'envoyé une partie de l'armée qu'on avait, exprès, laissée dans le désordre, et il fut trompé, et trompa les empereurs dans les récits qu'il leur fit.