Chaque année, l'empereur faisait lui-même le budget de la dépense de sa maison, avec la plus scrupuleuse attention et une économie remarquable. Dans les trois derniers mois de l'année, chaque chef de service réglait sa dépense pour l'année suivante. Ce travail achevé, on se réunissait en conseil de la maison et on discutait tout avec soin. Ce conseil était composé du grand maréchal, qui le présidait[54]; des grands officiers, de l'intendant et du trésorier de la couronne. La dépense de la maison de l'impératrice se trouvait comprise dans les attributions du grand chambellan, qui la portait sur son budget. Dans ces conseils, le grand maréchal et le trésorier étaient chargés de soutenir les intérêts de l'empereur. Ces discussions finies, le grand maréchal portait les budgets à Bonaparte, qui les examinait lui-même, et les rendait ensuite, après avoir fait mettre en marge ses observations. Au bout de quelque temps, le conseil réuni était présidé par l'empereur lui-même, qui discutait encore chaque article de dépense. Ces discussions se prolongeaient, le plus souvent, pendant plusieurs conseils; ensuite les budgets, rendus à chaque chef de service, étaient recopiés et mis au net; ils passaient dans les mains de l'intendant, qui travaillait définitivement avec l'empereur, en présence du grand maréchal. Dans ce travail, on arrêtait toutes les dépenses, et bien rarement on a vu un grand officier obtenir ce qu'il avait demandé.
[Note 54: ][(retour) ] Tant que M. de Talleyrand fut grand chambellan, il ne s'en mêla point, et laissa toujours M. de Rémusat le représenter.
Bonaparte se levait à des heures inégales, mais généralement à sept heures. Quand il s'éveillait dans la nuit, il lui arrivait de reprendre son travail, ou de se baigner, ou de manger. Son réveil était ordinairement triste, et paraissait pénible. Il avait assez souvent des spasmes convulsifs de l'estomac, qui excitaient chez lui un vomissement. Il en paraissait quelquefois fort troublé, comme s'il eût craint d'avoir pris du poison, et alors on avait beaucoup de peine à l'empêcher d'augmenter cette disposition en essayant tout ce qui devait encore faciliter ce vomissement[55].
[Note 55: ][(retour) ] Je tiens ce détail de son premier médecin, Corvisart.
Les seules personnes qui eussent le droit d'entrer dans la chambre de sa toilette étaient le grand maréchal, le premier médecin, sans se faire annoncer, et le maître de la garde-robe, qu'on annonçait, et qui presque toujours était reçu. C'est dans ces moments qu'il eût voulu que M. de Rémusat employât cette visite du matin à lui rendre compte de ce qui se disait ou se faisait à la cour et dans la ville. Mon mari s'y refusa toujours--et lui déplut sur cet article--avec une sorte de ténacité qui mériterait bien quelques éloges.
Les autres médecins ou chirurgiens de quartier ne pouvaient venir que lorsqu'ils étaient appelés. Bonaparte ne semblait pas ajouter grande foi à la médecine, il en plaisantait volontiers; mais il portait une extrême confiance et beaucoup d'estime à Corvisart. Sa santé était bonne, sa constitution forte; quand il était atteint de quelque dérangement, il se montrait assez susceptible d'inquiétude. Une légère humeur dartreuse le tourmentait de temps en temps, et il se plaignait un peu du foie. Il mangeait sobrement, ne buvait guère, ne faisait d'excès d'aucun genre. Il prenait beaucoup de café.
J'ai dit comment il renonça à habiter la même chambre que sa première femme; il n'a de même, je crois, passé que peu de nuits entières avec l'archiduchesse. Elle craignait excessivement la chaleur, ne faisait jamais de feu dans l'appartement où elle couchait, et l'empereur, qui était frileux dans l'intérieur d'une maison, quoiqu'il supportât très bien les rigueurs du froid au dehors, se plaignait de cette habitude. Avec l'impératrice Joséphine, ne se gênant en rien, il venait la trouver au milieu de la nuit, quand il était souffrant ou sans sommeil, et, sans lui dissimuler les motifs de ces visites, il lui disait fort naïvement qu'il venait chercher une manière d'exciter la transpiration dont il avait le besoin.
Durant sa toilette, il était assez silencieux, à moins qu'il ne s'établît entre lui et Corvisart quelque controverse, sur un point de médecine. Dans toutes choses, il aimait à aller au fait, et, quand on lui parlait de la maladie de quelqu'un, sa première question était toujours: «Mourra-t-il?» Il trouvait assez mauvais que la réponse fût dubitative, et en concluait à l'insuffisance de la médecine.
Il a eu beaucoup de peine à s'accoutumer à se raser lui-même. M. de Rémusat l'y détermina, en voyant l'agitation qu'il éprouvait, et même l'inquiétude, tant que durait cette opération faite par un barbier. Après beaucoup d'essais, lorsqu'il y eut réussi, il lui arriva souvent de dire qu'en lui donnant le conseil de le faire de sa propre main, on lui avait rendu un signalé service. Bonaparte était, quand il régnait, si bien accoutumé à ne compter pour rien tous ceux qui l'entouraient, que ce mépris des autres se retrouvait dans ses moindres habitudes. Il ne se faisait aucune idée de la décence que la bonne éducation inspire ordinairement à toute personne un peu élevée, procédant à une toilette complète dans sa chambre en présence de ceux qui s'y trouvaient, quels qu'ils fussent. De même, si un valet de chambre lui causait quelque impatience en l'habillant, il s'emportait rudement, sans égard pour les autres ni pour lui-même. Il jetait à terre ou au feu la partie de son vêtement qui ne lui convenait pas. Il soignait particulièrement ses mains et ses ongles; il lui fallait, pour les couper, une grande quantité de ciseaux, parce qu'il les brisait et les jetait, quand ils ne lui paraissaient pas suffisamment affilés. Jamais il ne faisait usage d'aucun parfum, se contentant seulement d'eau de Cologne, dont il faisait de telles inondations sur toute sa personne, qu'il en usait jusqu'à soixante rouleaux par mois. Il croyait cet usage fort sain. Le calcul entrait pour beaucoup dans sa propreté, car, ainsi que je l'ai dit, il était peu soigneux.
Sa toilette finie, il passait dans son cabinet, où l'attendait son secrétaire intime. Au coup de neuf heures, le chambellan de service, qui était arrivé à huit heures, et qui avait soigneusement regardé si tout était en ordre dans l'appartement, et si les huissiers se trouvaient à leur poste, frappait à la porte et lui annonçait le lever, ayant soin de ne point entrer dans le cabinet, à moins que l'empereur ne le lui dît. J'ai déjà rendu compte de la manière dont se passaient ces levers. Quand ils étaient finis, Bonaparte accordait assez fréquemment des audiences particulières à quelques-uns des personnages qui se trouvaient là: princes, ministres, grands fonctionnaires publics, ou préfets en congé. Tous ceux qui n'avaient pas droit à venir au lever, ne pouvaient obtenir d'audience qu'en s'adressant au chambellan de service, qui mettait leurs noms sous les yeux de l'empereur; le plus souvent il les refusait.