Ceux-ci, forcés d'accepter Bonaparte, le contraignirent pendant les Cent-Jours à régner dans le système qu'ils lui imposaient. L'empereur voulut reprendre près de lui M. Maret, auquel il avait tant de motifs de se fier; mais Fouché et Carnot le repoussèrent vivement, comme un homme inutile, et qui ne se montrerait dans les affaires que la créature dévouée à son maître. Et ce qui donne une idée de l'état de garrottement dans lequel, à cette époque, ces hommes révolutionnaires tinrent le lion muselé, c'est que Carnot osa répondre ces paroles à la proposition que fit l'empereur d'introduire M. Maret dans le ministère: «Non, assurément non; les Français ne veulent point voir deux Blacas dans une année,» faisant allusion au comte de Blacas, que le roi avait ramené d'Angleterre, et qui avait près de lui tout le crédit d'un favori.
À la seconde chute de Bonaparte, M. et madame Maret s'empressèrent de quitter Paris. Le mari a été banni, ils se sont retirés à Berlin. Depuis quelques mois, madame Maret, de retour à Paris, travaille à obtenir le rappel de son mari. Il se pourrait qu'elle l'obtînt de la bonté du roi[70].
[Note 70: ][(retour) ] Écrit au mois de Juin 1819.
La vanité du rang n'était pas, au reste, renfermée dans la seule madame Maret. Nous en avons vu la maréchale Ney aussi fortement atteinte. Nièce de madame Campan, première femme de chambre de la reine, fille de madame Auguié, aussi femme de chambre, assez médiocrement élevée, bonne et douce femme, mais un peu enivrée des dignités qui peu à peu la décorèrent, elle nous donna bien de temps à autre le spectacle de l'étalage d'une foule de prétentions qui, après tout, ne choquaient point trop chez elle, parce qu'elles s'appuyaient sur la grande réputation militaire de son mari. L'orgueil de celui-ci avait quelque chose d'assez rude, et justifiait celui de sa femme, qui l'avait adopté comme un bien de communauté. Madame Ney, depuis duchesse d'Elchingen, plus tard princesse de la Moskowa, était au fond très bonne personne, incapable de dire ou faire mal, peut-être aussi assez peu capable de dire ou faire bien, paisible, et jouissant, surtout avec ses inférieurs, des vanités de son rang. Elle s'affligea réellement, lors de la Restauration, de certains changements de sa situation, du dédain des dames de la cour du roi; elle rapportait ses plaintes à son mari, et peut-être n'a-t-elle pas peu contribué à l'irriter contre un nouvel état de choses qui ne le déplaçait pas précisément, mais qui les exposait à de petites humiliations journalières, très indépendantes de la volonté royale. Depuis la mort de son mari, elle s'est retirée en Italie avec trois ou quatre garçons et une fortune bien moins considérable qu'on ne l'eût supposé. Elle avait pris l'habitude d'un extrême luxe: je l'ai vue aller aux eaux avec une maison entière, afin d'être servie à son gré: un lit, des meubles à elle, une argenterie de voyage faite tout exprès, une suite de fourgons, nombre de courriers, disant que la femme d'un maréchal de France ne pouvait voyager autrement. Sa maison était une des plus somptueusement meublées; elle lui coûta, d'achat et d'ameublement, onze cent mille francs. La maréchale Ney était maigre, grande; elle avait des traits un peu forts, de beaux yeux, une physionomie douce et agréable, une très jolie voix.
Parmi nos belles femmes, on remarquait encore la maréchale Lannes, depuis duchesse de Montebello. Son visage a quelque chose de virginal; ses traits sont doux et réguliers, son teint d'un blanc charmant. Sage, bonne épouse, excellente mère, elle fut toujours froide, assez sèche et silencieuse dans le monde. L'empereur la donna pour dame d'honneur à l'archiduchesse, qui la prit en passion et qu'elle a gouvernée. Après l'avoir accompagnée lors de son retour à Vienne, elle est revenue à Paris, où elle vit paisiblement, entièrement occupée de ses enfants.
Le nombre des dames du palais, peu à peu, devint considérable, et, en somme, il se trouve très peu à dire sur tant de femmes qui jouèrent toutes un si faible rôle. J'ai parlé de mesdames de Montmorency, de Mortemart, de Chevreuse. Il ne me resterait qu'à nommer mesdames de Talhouet, Lauriston, de Colbert, Marescot, etc., bonnes, douces, simples personnes, et d'un extérieur ordinaire, ou qui n'étaient plus jeunes. Il en serait de même d'une foule d'Italiennes et de Belges qui venaient passer à Paris les deux mois de leur service, et qui se montraient, à peu près toutes, silencieuses et dépaysées. En général, on avait assez égard à la beauté ou à la jeunesse dans le choix des dames du palais: elles étaient toujours mises avec une extrême recherche. Quelques-unes vivaient silencieusement et indifféremment dans cette cour, d'autres y recevaient des hommages avec plus ou moins de facilité et de plaisir. Tout se passait sans bruit, parce que Bonaparte n'aimait que celui qu'il faisait. Et encore lui prenait-il, soit pour lui, soit pour les autres, certaines fantaisies de pruderie. Il ne se souciait, autour de lui, ni des démonstrations de l'amitié, ni des vivacités de la haine. Dans une vie si pleine, si ordonnée, si disciplinée, il n'y avait pas beaucoup de chances pour l'une ni pour l'autre.
Parmi les personnes dont l'empereur avait composé les maisons de sa famille, il se trouvait aussi des femmes distinguées; mais, à la cour, elles avaient encore moins d'importance que nous.
Auprès de sa mère, on vivait, je crois, fort ennuyeusement; paisiblement et simplement auprès de madame Joseph Bonaparte. Madame Louis Bonaparte s'entourait de ses compagnes de pension, et conservait avec elles, autant qu'elle le pouvait, la familiarité de leurs jeunes années. Chez madame Murat, tout était réglé, même un peu guindé, mais prescrit avec ordre et justice. L'opinion publique a cru pouvoir juger légèrement ce qui se passait chez la princesse Borghèse; sa conduite jetait un reflet fâcheux sur les jeunes et jolies femmes qui formaient sa cour.
Il ne sera peut-être pas inutile de s'arrêter aussi quelques moments sur les personnages distingués dans les lettres et dans les arts, et sur les ouvrages qui parurent depuis la fondation du Consulat jusqu'à cette année 1806. Parmi les premiers, j'en trouve quatre d'abord dont je puis parler avec un peu de détail[71].
[Note 71: ][(retour) ] Jacques Delille, M. de Chateaubriand, madame de Staël, madame de Genlis.