ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

À LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1880

Droits de reproduction et de traduction réservés.

PRÉFACE

DU TOME TROISIÈME.

Dans le premier volume de ces Mémoires j'ai tenté de retracer les principaux événements de la vie de ma grand'mère, et j'ai raconté les circonstances qui l'ont décidée à récrire le manuscrit malheureusement brûlé en 1815. Il m'a paru nécessaire, pour que ses opinions fussent justement comprises et appréciées, d'expliquer comment elle avait été élevée, quels étaient ses parents, pour quelles raisons elle était venue à la cour, par quels enthousiasmes, quelles espérances, quels désenchantements elle avait passé; comment peu à peu des opinions plus précises et plus libérales l'avaient envahie, et quelle influence son fils, arrivant à la vie du monde et de la politique, avait exercée sur elle. Quelle que soit sa confiance dans le succès d'une publication, l'éditeur doit mettre toutes les chances de son côté, et tout expliquer, pour être sûr, ou à peu près, que tout soit compris. C'était d'autant plus nécessaire cette fois, qu'élevé dans les mêmes sentiments, habitué à voir les mêmes opinions et les mêmes anecdotes reproduites autour de lui, sous des formes analogues, cet éditeur pouvait craindre de se tromper sur la valeur ou le succès de ces souvenirs. Les parents apprécient malaisément l'esprit ou les traits de leurs proches. Beautés ou génies de famille, de coterie ou de coin du feu, s'effacent ou s'atténuent parfois au grand jour. Il était donc sage d'expliquer avec soin tout ce qui pouvait instruire le lecteur, le faire pénétrer dans la vie intime de l'auteur, et justifier celui-ci sur ce mélange, parfois contradictoire, d'admiration et de sévérité. Il eût été naturel d'y joindre une appréciation du talent de l'écrivain et du caractère de son héros. C'est là sans doute l'objet d'une préface véritable, qui, dit-on, doit précéder tout ouvrage sérieux. Mais cette préface, je me suis bien gardé de l'écrire, me réservant de donner celle qui, pour le public comme pour moi, rehausse le prix de l'ouvrage tout entier. Mon père l'avait faite, il y a plus de vingt ans, et je la puis imprimer, maintenant que le succès a justifié ses prévisions et nos espérances.

Quand mon père écrivait les pages qu'on va lire, le second empire durait encore, et rien ne semblait en menacer l'existence. Pour en croire la chute possible ou probable, il fallait une confiance persistante dans les principes inéluctables de justice et de liberté. Depuis, les temps se sont accomplis, et les événements ont marché plus vite qu'on ne le pouvait prévoir. Les mêmes fautes ont amené les mêmes revers. La pensée indécise et obscure de Napoléon III l'a conduit où s'est perdu le génie brillant et ferme du grand empereur. Mon père a pu revoir pour la troisième fois l'étranger dans Paris, et la France vaincue cherchant dans la liberté une consolation à la défaite. Il a souffert de nos malheurs, comme il en souffrait cinquante ans plus tôt, et il a eu le cruel honneur d'en réparer une partie, de hâter le jour où notre sol serait définitivement délivré. Il a enfin contribué à fonder sur tant de ruines un gouvernement libre et populaire. Ni les dernières années de l'Empire, ni la guerre, ni la Commune, ni l'avènement de la République, si difficile à travers les partis, n'avaient changé ses convictions, et il penserait aujourd'hui comme il écrivait il y a vingt-deux ans, sur les misères du pouvoir absolu, sur la nécessité d'apprendre aux nations ce que leur coûtent les conquérants, sur le droit de sa mère à écrire ses impressions, et sur le devoir pour son fils de les publier.
PAUL DE RÉMUSAT.

II