Une des idées favorites de M. de Talleyrand, et qui a paru toujours saine et raisonnable, c'est que la politique française devait tendre à tirer la Pologne du joug étranger, et à en faire une barrière à la Russie, comme un contrepoids à l'Autriche. Il y poussait toujours, de tout le pouvoir de ses conseils. Je l'ai souvent entendu dire que toute la question du repos de l'Europe était en Pologne; il paraît bien que l'empereur le pensait comme lui, mais qu'il n'a pas mis assez de suite dans ce qui pouvait amener la réussite de ce projet, et que des circonstances accidentelles aussi l'ont gêné. Il se plaignait souvent du caractère passionné, mais léger des Polonais: «On ne pouvait, disait-il, les diriger par aucun système.» Ils eussent demandé une préoccupation particulière, et Bonaparte ne pouvait penser à eux qu'en passant. D'ailleurs, l'empereur Alexandre avait trop d'intérêt à gêner cette partie de la politique française, pour demeurer spectateur paisible de ce qu'elle essayerait, et il arriva qu'on n'agit qu'à demi en Pologne, et qu'on perdit tout le parti qu'on aurait pu tirer de là. Toutefois, après quelques affaires partielles entre les Russes et nous, relativement à l'abandon des bouches du Cattaro, les deux empereurs paraissaient s'être entendus, et M. d'Oubril avait été envoyé de Pétersbourg à Paris pour y signer un traité de paix. Notre armée, toujours annoncée, ne rentrait point cependant, soit que Bonaparte s'aperçût déjà de la difficulté de garder en France un si grand nombre de soldats qui eussent fatigué les citoyens, soit qu'il prévît que l'Europe grondait encore, et que la paix ne serait pas de longue durée. On préparait sur la place des Invalides une sorte de bazar où devaient être exposés les produits de l'industrie française; mais on ne parlait plus des fêtes promises à la grande armée. Cette exposition eut lieu en effet, et occupa utilement l'intérêt national.
Au commencement de septembre, Jérôme Bonaparte arriva à Paris. Toutes les tentatives qui avaient été faites sur les colonies n'avaient point réussi, et l'empereur se détournait pour jamais de toute entreprise maritime. Il songea alors à marier son jeune frère à quelque princesse d'Europe, ayant exigé de lui que son premier mariage fût regardé comme non avenu.
En créant la confédération du Rhin, Bonaparte avait déclaré qu'il laissait la liberté aux villes anséatiques. Quand il s'agissait de liberté, il était assez naturel qu'on crût que l'empereur n'en faisait jamais qu'un don provisoire, et les déterminations prises à cet égard achevèrent d'agiter la politique prussienne. La reine et la noblesse excitaient le roi de Prusse à la guerre; aussi avons-nous vu, dans les bulletins de la campagne qui s'ouvrit peu après, cette princesse devenue l'objet des injures, souvent les plus grossières, comparée d'abord à Armide, qui, la torche à la main, cherchait à nous susciter des ennemis. En contraste avec cette comparaison un peu poétique, on trouvait, quelques lignes plus bas, cette phrase d'un style tout différent, et entièrement bourgeoise: «Quel dommage! car on dit que le roi de Prusse est un parfait honnête homme[24].» Bonaparte a dit souvent qu'il n'y avait qu'un pas du sublime au ridicule: cela est vrai dans les actions comme dans les paroles, quand on néglige l'art véritable; il faut convenir qu'il le dédaignait un peu trop.
[Note 24: ][(retour) ] Cette idée, même cette expression, se trouvent souvent dans les lettres de l'empereur durant cette campagne. Ainsi il écrivait à sa femme, le 13 octobre: «Je suis aujourd'hui à Gera, ma bonne amie; mes affaires vont fort bien, et tout comme je pouvais l'espérer. Avec l'aide de Dieu, en peu de jours cela aura pris un caractère bien terrible, je crois, pour le pauvre roi de Prusse, que je plains personnellement, parce qu'il est bon. La reine est à Erfurt avec le roi. Si elle veut voir une bataille, elle aura ce cruel plaisir. Je me porte à merveille; j'ai déjà engraissé depuis mon départ; cependant je fais, de ma personne, vingt et vingt-cinq lieues par jour, à cheval, en voiture, de toutes les manières. Je me couche à huit heures, et je suis levé à minuit; je songe quelquefois que tu n'es pas encore couchée. Tout à toi.» (P. R.)
M. Fox mourait en septembre; la partie du ministère anglais qui poussait à la guerre reprenait de la puissance; le ministère russe était changé; un mouvement national agitait la noblesse prussienne; le peuple commençait à y répondre, l'orage se formait, et il creva par le refus que le czar fit, tout à coup, de ratifier le traité signé à Paris par son plénipotentiaire Oubril. Dès ce moment, la guerre fut décidée. Aucun message officiel ne l'annonça, mais on en parla tout haut.
Au commencement de ce mois, j'étais revenue des eaux de Cauterets, et je jouissais délicieusement de me retrouver au milieu de ma famille, quand M. de Rémusat reçut, tout à coup, l'ordre de partir pour Mayence, où l'empereur devait se rendre quelques jours après. Je fus profondément affligée de cette nouvelle séparation. N'ayant aucun des honneurs qui compensent, pour quelques femmes, les souffrances attachées à une union avec un militaire, j'avais peine à me soumettre à des absences ainsi renouvelées sans cesse. Je me souviens qu'après le départ de M. de Rémusat, l'empereur me demanda pourquoi j'avais l'air si triste, et, quand je lui répondis que c'était parce que mon mari m'avait quittée, il se moqua de moi: «Sire, lui dis-je encore, j'ignore tout à fait les jouissances héroïques, et j'avais mis, pour mon compte, ma part de gloire en bonheur.» Il se prit à rire, en disant: «Du bonheur? Ah! oui, il est bien question de bonheur dans ce siècle-ci!»
Avant le départ pour Mayence, je revis M. de Talleyrand. Il me témoigna beaucoup d'amitié. Il m'assura que rien n'était si utile à notre avenir que de voir M. de Rémusat nommé de tous les voyages; mais, comme il vit que j'avais des larmes dans les yeux en l'écoutant, il me parla toujours sérieusement, et je lui sus gré de ne point plaisanter sur une peine, grave pour moi seule, et qui devait paraître légère, au fait, à tout le monde, en comparaison de celle de tant de femmes qui voyaient leurs maris et leurs fils courir à de nouveaux dangers. Il y a dans le caractère de M. de Talleyrand, je dirais plutôt dans son goût, un tact très fin qui le dirige toujours de manière à ne parler à chacun que le langage qui convient; c'est un des grands charmes de sa personne.
Enfin, l'empereur partit tout à coup, le 25 septembre, et sans qu'aucun message au Sénat annonçât les motifs de son absence[25]. L'impératrice, qui le quittait toujours malgré elle, n'avait d'abord pas pu obtenir de l'accompagner, et seulement elle comptait le rejoindre un peu plus tard; mais elle le pressa tellement, le dernier jour qu'il demeura à Saint-Cloud, que, vers minuit, il céda à ses instances, et la fit monter dans sa voiture près de lui, une seule femme de chambre l'accompagnant. La maison impériale ne la rejoignit que quelques jours après. Il n'était plus question, pour moi, de songer à être de toutes ces courses, ma santé ne me le permettait plus, et je crois pouvoir dire que l'impératrice, accoutumée à la petite jouissance de vanité que lui avait procurée l'entrée à sa cour des dames qui valaient mieux que moi, ramenée à ses anciennes amitiés, me regrettait un peu. Quant à l'empereur, il ne me comptait plus pour grand'chose, et en cela il avait raison. Une femme n'était rien dans sa cour; une femme malade, moins que rien.
[Note 25: ][(retour) ] Ces départs, ces longues absences de l'empereur étaient fréquents, à un degré qu'on ne se représente pas aujourd'hui. Jamais souverain n'a moins habité sa capitale. Il existe un livre curieux intitulé: Itinéraire général de Napoléon, chronologie du Consulat et de l'Empire, indiquant jour par jour, pendant toute sa vie, le lieu où était Napoléon, ce qu'il y a fait et les événements les plus remarquables qui se rattachent à son histoire, etc., par A.-M. Perrot. Paris, Bistor, 1845. De ce livre, d'une exactitude très suffisante, surtout dans la période de grandeur impériale, on peut conclure que, depuis son avènement au trône jusqu'à l'abdication de 1814, Napoléon n'a passé que 955 jours à Paris, c'est-à-dire moins de trois ans, sur dix années de règne. Il a voyagé, sinon hors de France, du moins loin de Paris et des palais de Saint-Cloud, de la Malmaison, de Compiègne, de Rambouillet ou de Fontainebleau, plus de 1600 jours, c'est-à-dire plus de quatre années, et plusieurs fois son absence a duré six mois de suite. (P. R).
Madame Bonaparte m'a souvent conté que son mari avait commencé cette campagne de Prusse avec une sorte de répugnance. Le luxe et l'aisance qui l'environnaient faisaient effet sur lui. Les âpretés de la vie des camps effarouchaient son imagination. D'ailleurs, il n'était pas sans inquiétude: la réputation des troupes prussiennes était grande; on parlait beaucoup de l'excellence de cette cavalerie; la nôtre n'inspirait pas encore de confiance, et les militaires s'attendaient à une forte résistance. Le succès inouï, et si prompt, de la bataille d'Iéna est un de ces miracles qui dérangent toutes les probabilités humaines. Ce succès a confondu l'Europe entière, et constaté la fortune de Bonaparte autant que son habileté, ainsi que la valeur française.