M. Denon, directeur du Musée, et l'un des plus obséquieux serviteurs de l'empereur, le suivait toujours dans ses campagnes pour choisir dans chaque ville conquise les choses rares qui pouvaient contribuer à augmenter les trésors de cette grande et belle collection. Il exécutait sa commission avec une exactitude qui tenait, disait-on, de la rapacité, et on l'accusa de ne point s'oublier dans l'enlèvement des dépouilles. Les soldats de notre armée ne le connaissaient que sous le nom de l'huissier priseur. Après la bataille d'Eylau, se trouvant à Varsovie, il reçut l'ordre de faire faire un monument de cette journée. Plus elle avait été douteuse, plus l'empereur tenait à la constater comme une victoire. Denon écrivit à Paris un récit poétique de la visite que l'empereur avait rendue aux blessés. Bien des gens ont prétendu que ce tableau ne représentait qu'un mensonge à peu près pareil à la visite des pestiférés de Jaffa. Mais pourquoi croire que Bonaparte fût toujours incapable d'éprouver un sentiment humain? Le sujet était livré au concours des premiers peintres; un grand nombre composèrent des dessins; celui de Gros réunit tous les suffrages, et le choix tomba sur lui.

La bataille d'Eylau se donna le 10 février 1807.

CHAPITRE XXIII.

(1807.)

Retour de l'impératrice à Paris.--La famille impériale.--Junot.--Fouché.--La reine de Hollande.--Levée des conscrits de 1808.--Spectacles de la cour.--Lettre de l'empereur.--Siège de Danzig.--Mort de l'impératrice d'Autriche.--Mort du fils de la reine Hortense.--M. Decazes.--Insensibilité de l'empereur.

Après la bataille d'Eylau, les deux armées, contraintes de suspendre leur marche, par le désordre que produisit un épouvantable dégel, entrèrent dans leurs quartiers d'hiver. L'armée fut cantonnée près de Marienwerder, et l'empereur s'établit dans un château, près d'Osterode[47].

[Note 47: ][(retour) ] L'empereur s'établit à Osterode, ou dans les environs, le 22 février 1807. (P. R.)

L'impératrice était revenue à Paris, à la fin de janvier. Elle y apportait assez de tristesse, une inquiétude vague, un peu de mécontentement de la portion de la cour qui l'avait accompagnée à Mayence, et toujours cette crainte habituelle qui ne la quittait pas dans l'absence de l'empereur, car elle redoutait toujours le jugement qu'il porterait de ses moindres démarches. Elle me témoigna beaucoup d'amitié, avec sa grâce accoutumée. Quelques-uns de ceux qui l'entouraient prétendaient que, dans sa tristesse, il y avait un peu de la préoccupation d'un sentiment tendre qu'elle éprouvait, depuis un an, pour un jeune écuyer de l'empereur, alors absent comme lui. Je n'ai jamais rien approfondi sur ce point, et n'ai reçu d'elle aucune confidence; mais, au contraire, je la voyais inquiète de ce qu'elle avait appris, par quelques Polonaises alors à Paris, de la liaison de l'empereur avec une jeune femme de leur pays. L'attachement qu'elle portait à son mari se compliquait toujours beaucoup de la crainte du divorce, et de tous ses sentiments, celui-là était, je crois, chez elle, ce qui lui parlait le plus haut. Quelquefois, elle essayait dans ses lettres de glisser deux ou trois mots à ce sujet, auxquels elle n'obtenait aucune réponse[48].

[Note 48: ][(retour) ] La correspondance de l'empereur, publiée sous le règne de Napoléon III, a fait connaître quelques-unes de ces réponses que l'impératrice Joséphine ne montrait point à sa confidente. Voici, par exemple, un passage de la lettre du 31 décembre 1806: «J'ai bien ri en recevant tes dernières lettres. Tu te fais des belles de la grande Pologne une idée qu'elles ne méritent pas... J'ai reçu ta lettre dans une mauvaise grange, ayant de la boue, du vent, et de la paille pour tout lit.» Il écrivait aussi, quelques jours plus tard, de Varsovie, le 19 janvier 1807: «Mon amie, je suis désespéré du ton de tes lettres et de ce qui me revient: je te défends de pleurer, d'être chagrine et inquiète; je veux que tu sois gaie, aimable et heureuse.» (P. R.)