Néanmoins, à la fin, Oswald lui arracha l'histoire entière de Corinne, par le plaisir qu'eut le comte d'Erfeuil à raconter tout ce qu'il avait fait pour elle, la reconnaissance qu'elle lui avait toujours témoignée, l'état affreux d'abandon et de douleur où il l'avait trouvée; enfin il fit ce récit sans s'apercevoir le moins du monde de l'effet qu'il produisait sur lord Nelvil, et n'ayant d'autre but en ce moment que d'être, comme disent les Anglais, le héros de sa propre histoire. Quand le comte d'Erfeuil eut cessé de parler, il fut vraiment affligé du mal qu'il avait fait. Oswald s'était contenu jusqu'alors, mais tout à coup il devint comme insensé de douleur: il s'accusait d'être le plus barbare et le plus perfide des hommes; il se représentait le dévouement, la tendresse de Corinne, sa résignation, sa générosité, dans le moment même où elle le croyait le plus coupable, et il y opposait la dureté, la légèreté dont il l'avait payée. Il se répétait sans cesse que personne ne l'aimerait jamais comme elle l'avait aimé, et qu'il serait puni de quelque manière de la cruauté dont il avait usé envers elle. Il voulait partir pour l'Italie, la voir seulement un jour, seulement une heure; mais déjà Rome et Florence étaient occupées par les Français; son régiment allait s'embarquer, il ne pouvait s'éloigner sans déshonneur; il ne pouvait percer le cœur de sa femme, et réparer les torts par les torts, et les douleurs par les douleurs. Enfin il espérait les dangers de la guerre, et cette pensée lui rendit du calme.

Ce fut dans cette disposition qu'il écrivit au prince Castel-Forte la seconde lettre, que celui-ci résolut encore de ne pas montrer à Corinne. Les réponses de l'ami de Corinne la peignaient triste mais résignée; et comme il était fier et blessé pour elle, il adoucit plutôt qu'il n'exagéra l'état de malheur où elle était tombée. Lord Nelvil crut donc qu'il ne fallait pas la tourmenter de ses regrets, après l'avoir rendue si malheureuse par son amour, et il partit pour les îles avec un sentiment de douleur et de remords qui lui rendait la vie insupportable.

CHAPITRE III

Lucile était affligée du départ d'Oswald; mais le morne silence qu'il avait gardé avec elle, pendant les derniers temps de leur séjour ensemble, avait tellement redoublé sa timidité naturelle, qu'elle ne put se résoudre à lui dire qu'elle se croyait grosse; il ne le sut qu'aux îles par une lettre de lady Edgermond, à qui sa fille l'avait caché jusqu'alors. Lord Nelvil trouva donc les adieux de Lucile très-froids; il ne jugea pas bien ce qui se passait dans son âme, et, comparant sa douleur silencieuse avec les éloquents regrets de Corinne lorsqu'il se sépara d'elle à Venise, il n'hésita pas à croire que Lucile l'aimait faiblement. Néanmoins, pendant les quatre années que dura son absence, elle n'eut pas un jour de bonheur. A peine la naissance de sa fille put-elle la distraire un moment des dangers que courait son époux. Un autre chagrin aussi se joignit à cette inquiétude: elle découvrit par degrés tout ce qui concernait Corinne et ses relations avec lord Nelvil. Le comte d'Erfeuil, qui passa près d'une année en Écosse, et vit souvent Lucile et sa mère, était fortement persuadé qu'il n'avait pas révélé le secret du voyage de Corinne en Angleterre; mais il dit tant de choses qui en approchaient, il lui était si difficile, quand la conversation languissait, de ne pas ramener le sujet qui intéressait si vivement Lucile, qu'elle parvint à tout savoir. Tout innocente qu'elle l'était, elle avait encore assez d'art pour faire parler le comte d'Erfeuil, tant il en fallait peu pour cela.

Lady Edgermond, que sa maladie occupait chaque jour davantage, ne s'était pas doutée du travail que faisait sa fille pour apprendre ce qui devait lui causer tant de douleur, mais, quand elle la vit si triste, elle obtint d'elle la confidence de ses chagrins. Lady Edgermond s'exprima très-sévèrement sur le voyage de Corinne en Angleterre. Lucile en recevait une autre impression: elle était tour à tour jalouse de Corinne et mécontente d'Oswald, qui avait pu se montrer si cruel envers une femme dont il était tant aimé; et il lui semblait qu'elle devait craindre, pour son propre bonheur, un homme qui avait ainsi sacrifié le bonheur d'une autre. Elle avait toujours conservé de l'intérêt et de la reconnaissance pour sa sœur, ce qui ajoutait encore à la pitié qu'elle lui inspirait; et, loin d'être flattée du sacrifice qu'Oswald lui avait fait, elle se tourmentait de l'idée qu'il ne l'avait choisie que parce que sa position dans le monde était meilleure que celle de Corinne; elle se rappelait son hésitation avant le mariage, sa tristesse peu de jours après, et toujours elle se confirmait dans la cruelle pensée que son époux ne l'aimait pas. Lady Edgermond aurait pu lui rendre un grand service dans cette disposition d'âme, si elle l'avait calmée; mais c'était une personne sans indulgence, et qui, ne concevant rien que le devoir et les sentiments qu'il permet, prononçait l'anathème contre tout ce qui s'écartait de cette ligne. Elle ne pensait pas à ramener par des ménagements, et s'imaginait, au contraire, que le seul moyen d'éveiller les remords était de montrer du ressentiment: elle partageait trop vivement les inquiétudes de Lucile, s'irritait de la pensée qu'une charmante personne ne fût pas appréciée par son époux; et loin de lui faire du bien, en lui persuadant qu'elle était plus aimée qu'elle ne le croyait, elle confirmait ses craintes à cet égard, pour exciter davantage sa fierté. Lucile, plus douce et plus éclairée que sa mère, ne suivait pas rigoureusement les conseils qu'elle lui donnait, mais il en restait toujours quelques traces; et ses lettres à lord Nelvil étaient bien moins sensibles que le fond de son cœur.

Oswald, pendant ce temps, se distingua dans la guerre par des actions d'une bravoure éclatante; il exposa mille fois sa vie, non-seulement par l'enthousiasme de l'honneur, mais par goût pour le péril. On remarquait que le danger était un plaisir pour lui; qu'il paraissait plus gai, plus animé, plus heureux, le jour des combats; il rougissait de joie quand le tumulte des armes commençait, et c'était dans ce moment seul qu'un poids qu'il avait sur le cœur se soulevait et le laissait respirer à l'aise. Adoré de ses soldats, admiré de ses camarades, il avait une existence très-animée, qui, sans lui donner du bonheur, l'étourdissait au moins sur le passé comme sur l'avenir. Il recevait des lettres de sa femme, qu'il trouvait froides, mais auxquelles cependant il s'accoutumait. Le souvenir de Corinne lui apparaissait souvent dans ces belles nuits des tropiques, où l'on prend une si grande idée de la nature et de son auteur; mais comme le climat et la guerre menaçaient tous les jours sa vie, il se croyait moins coupable, en étant si près de périr: on pardonne à ses ennemis lorsque la mort les menace; on se sent aussi, dans une situation semblable, de l'indulgence pour soi-même. Lord Nelvil pensait seulement aux larmes de Corinne, lorsqu'elle apprendrait qu'il n'était plus; il oubliait celles que ses torts lui avaient fait répandre.

Au milieu des périls, qui font si souvent réfléchir sur l'incertitude de la vie, il songeait bien plus à Corinne qu'à Lucile; ils avaient tant parlé de la mort ensemble, ils avaient si souvent approfondi toutes les pensées les plus sérieuses, qu'il croyait encore s'entretenir avec Corinne, quand il s'occupait des grandes idées que retrace le spectacle habituel de la guerre et de ses dangers. C'était à elle qu'il s'adressait quand il était seul, bien qu'il dût la croire irritée contre lui. Il lui semblait qu'ils s'entendaient encore, malgré l'absence, malgré l'infidélité même; tandis que la douce Lucile, qu'il ne croyait pas offensée contre lui, ne s'offrait à son souvenir que comme une personne digne d'être protégée, mais à laquelle il fallait épargner toutes les réflexions tristes et profondes. Enfin les troupes que lord Nelvil commandait furent rappelées en Angleterre; il revint: déjà la tranquillité du vaisseau lui plaisait bien moins que l'activité de la guerre. Le mouvement extérieur avait remplacé, pour lui, les plaisirs de l'imagination, qu'autrefois l'entretien de Corinne lui faisait goûter; il n'avait pas encore essayé du repos loin d'elle. Il avait su tellement se faire aimer de ses soldats, et leur avait inspiré tant d'attachement et d'enthousiasme, que leurs hommages et leur dévouement renouvelèrent encore pour lui, pendant le passage, l'intérêt de la vie militaire. Cet intérêt ne cessa complétement que quand on fut débarqué.

CHAPITRE IV

Lord Nelvil partit alors pour la terre de lady Edgermond, dans le Northumberland; il fallait qu'il fît de nouveau connaissance avec sa famille, dont il avait perdu l'habitude depuis quatre ans. Lucile lui présenta sa fille, âgée de plus de trois ans, avec autant de timidité qu'une femme coupable pourrait en éprouver. Cette petite ressemblait à Corinne: l'imagination de Lucile avait été fort occupée du souvenir de sa sœur pendant sa grossesse; et Juliette, c'était ainsi qu'elle se nommait, avait les cheveux et les yeux de Corinne. Lord Nelvil le remarqua, et en fut troublé; il la prit dans ses bras, et la serra contre son cœur avec tendresse. Lucile ne vit dans ce mouvement qu'un souvenir de Corinne, et dès cet instant elle ne jouit pas sans mélange de l'affection que lord Nelvil témoignait à Juliette.

Lucile était encore embellie, elle avait près de vingt ans. Sa beauté avait pris un caractère imposant, et inspirait à lord Nelvil un sentiment de respect. Lady Edgermond n'était plus en état de sortir de son lit, et sa situation lui donnait beaucoup d'humeur et de chagrin. Elle revit pourtant avec plaisir lord Nelvil, car elle était très-tourmentée par la crainte de mourir en son absence, et de laisser sa fille ainsi seule au monde. Lord Nelvil avait tellement pris l'habitude d'une vie active, qu'il lui en coûtait beaucoup de rester presque tout le jour dans la chambre de sa belle-mère, qui ne recevait plus personne que son gendre et sa fille. Lucile aimait toujours beaucoup lord Nelvil; mais elle avait la douleur de ne pas se croire aimée, et lui cachait par fierté ce qu'elle savait de ses sentiments pour Corinne, et la jalousie qu'ils lui causaient. Cette contrainte ajoutait encore à sa réserve habituelle, et la rendait plus froide et plus silencieuse qu'elle ne l'eût été naturellement. Lorsque son époux voulait lui donner quelques conseils sur le charme qu'elle aurait pu répandre dans la conversation en y mettant plus d'intérêt, elle croyait voir dans ces conseils un souvenir de Corinne, et se blessait au lieu d'en profiter. Lucile avait une grande douceur de caractère, mais sa mère lui avait donné des idées positives sur tous les points; et quand lord Nelvil vantait les plaisirs de l'imagination et le charme des beaux-arts, elle voyait toujours dans ce qu'il disait les souvenirs de l'Italie, et rabattait assez sèchement l'enthousiasme de lord Nelvil, parce qu'elle pensait que Corinne en était l'unique cause. Dans une autre disposition, elle eût recueilli avec soin les paroles de son époux, pour étudier tous les moyens de lui plaire.