Quelle ressource restait-il donc à Corinne pour savoir ce qui se passait dans le cœur d'Oswald? Lui écrire? Tant de mesure est nécessaire en écrivant! et Corinne était surtout aimable par l'abandon et le naturel. Trois jours s'écoulèrent pendant lesquels elle ne vit point lord Nelvil, et fut tourmentée par une agitation mortelle. «Qu'ai-je donc fait, se disait-elle, pour le détacher de moi? Je ne lui ai point dit que je l'aimais, je n'ai point eu ce tort si terrible en Angleterre et si pardonnable en Italie. L'a-t-il deviné? Mais pourquoi m'en estimerait-il moins?» Oswald ne s'était éloigné de Corinne que parce qu'il se sentait trop vivement entraîné par son charme. Bien qu'il n'eût pas donné sa parole d'épouser Lucile Edgermond, il savait que l'intention de son père avait été de la lui donner pour femme, et il désirait s'y conformer. Enfin Corinne n'était point connue sous son véritable nom, et menait, depuis plusieurs années, une vie beaucoup trop indépendante; un tel mariage n'eût point obtenu (lord Nelvil le croyait) l'approbation de son père, et il sentait bien que ce n'était pas ainsi qu'il pouvait expier ses torts envers lui. Voilà quels étaient ses motifs pour s'éloigner de Corinne. Il avait formé le projet de lui écrire, en quittant Rome, ce qui le condamnait à cette résolution; mais comme il ne s'en sentait pas la force, il se bornait à ne pas aller chez elle, et ce sacrifice toutefois lui parut dès le second jour trop pénible.
Corinne était frappée de l'idée qu'elle ne reverrait plus Oswald, qu'il s'en irait sans lui dire adieu. Elle s'attendait à chaque instant à recevoir la nouvelle de son départ, et cette crainte exaltait tellement son sentiment, qu'elle se sentit saisie tout à coup par la passion, par cette griffe de vautour sous laquelle le bonheur et l'indépendance succombent. Ne pouvant rester dans sa maison, où lord Nelvil ne venait pas, elle errait quelquefois dans les jardins de Rome, espérant le rencontrer. Elle supportait mieux les heures pendant lesquelles, se promenant au hasard, elle avait une chance quelconque de l'apercevoir. L'imagination ardente de Corinne était la source de son talent; mais, pour son malheur, cette imagination se mêlait à sa sensibilité naturelle, et la lui rendait souvent très-douloureuse.
Le soir du quatrième jour de cette cruelle absence, il faisait un beau clair de lune; et Rome est bien belle pendant le silence de la nuit: il semble alors qu'elle n'est habitée que par ses illustres ombres. Corinne, en revenant de chez une femme de ses amies, oppressée par la douleur, descendit de sa voiture et se reposa quelques instants près de la fontaine de Trevi, devant cette source abondante qui tombe en cascade au milieu de Rome et semble comme la vie de ce tranquille séjour. Lorsque pendant quelques jours cette cascade s'arrête, on dirait que Rome est frappée de stupeur. C'est le bruit des voitures que l'on a besoin d'entendre dans les autres villes; à Rome, c'est le murmure de cette fontaine immense, qui semble comme l'accompagnement nécessaire à l'existence rêveuse qu'on y mène: l'image de Corinne se peignit dans cette onde, si pure qu'elle porte depuis plusieurs siècles le nom de l'eau virginale. Oswald, qui s'était arrêté dans le même lieu peu de moments après, aperçut le charmant visage de son amie qui se répétait dans l'eau. Il fut saisi d'une émotion tellement vive, qu'il ne savait pas d'abord si c'était son imagination qui lui faisait apparaître l'ombre de Corinne, comme tant de fois elle lui avait montré celle de son père; il se pencha vers la fontaine pour mieux voir, et ses propres traits vinrent alors se réfléchir à côté de ceux de Corinne. Elle le reconnut, fit un cri, s'élança vers lui rapidement, et lui saisit le bras, comme si elle eût craint qu'il ne s'échappât de nouveau; mais à peine se fut-elle livrée à ce mouvement trop impétueux, qu'elle rougit, en se ressouvenant du caractère de lord Nelvil, d'avoir montré si vivement ce qu'elle éprouvait; et laissant tomber la main qui retenait Oswald, elle se couvrit le visage avec l'autre pour cacher ses pleurs.
«Corinne, dit Oswald, chère Corinne, mon absence vous a donc rendue malheureuse?—Oh! oui, répondit-elle, et vous en étiez sûr! Pourquoi donc me faire du mal? ai-je mérité de souffrir par vous?—Non, s'écria lord Nelvil, non, sans doute. Mais si je ne me crois pas libre, si je sens que je n'ai dans le cœur que des inquiétudes et des regrets, pourquoi vous associerais-je à cette tourmente de sentiments et de craintes? Pourquoi…—Il n'est plus temps, interrompit Corinne, il n'est plus temps; la douleur est déjà dans mon sein: ménagez-moi.—Vous, de la douleur? reprit Oswald; est-ce au milieu d'une carrière si brillante de tant de succès, avec une imagination si vive?—Arrêtez, dit Corinne, vous ne me connaissez pas; de toutes mes facultés, la plus puissante, c'est la faculté de souffrir. Je suis née pour le bonheur; mon caractère est confiant, mon imagination est animée; mais la peine excite en moi je ne sais quelle impétuosité qui peut troubler ma raison ou me donner la mort. Je vous le répète encore, ménagez-moi; la gaieté, la mobilité, ne me servent qu'en apparence; mais il y a dans mon âme des abîmes de tristesse dont je ne pouvais me défendre qu'en me préservant de l'amour.»
Corinne prononça ces mots avec une expression qui émut vivement Oswald. «Je reviendrai vous voir demain matin, reprit-il; n'en doutez pas, Corinne.—Me le jurez-vous? dit-elle avec une inquiétude qu'elle s'efforçait en vain de cacher.—Oui, je le jure,» s'écria lord Nelvil; et il disparut.
LIVRE CINQUIÈME
TOMBEAUX, ÉGLISES ET PALAIS
CHAPITRE PREMIER
Le lendemain, Oswald et Corinne furent embarrassés l'un et l'autre en se revoyant. Corinne n'avait plus de confiance dans l'amour qu'elle inspirait. Oswald était mécontent de lui-même; il se connaissait dans le caractère un genre de faiblesse qui l'irritait quelquefois contre ses propres sentiments comme contre une tyrannie, et tous les deux cherchèrent à ne point se parler de leur affection mutuelle. «Je vous propose aujourd'hui, dit Corinne, une course assez solennelle, mais qui sûrement vous intéressera: allons voir les tombeaux, allons voir le dernier asile de ceux qui vécurent parmi les monuments dont nous avons contemplé les ruines.—Oui, répondit Oswald, vous avez deviné ce qui convient à la disposition actuelle de mon âme;» et il prononça ces mots avec un accent si douloureux, que Corinne se tut quelques moments, n'osant pas essayer de lui parler. Mais, reprenant courage par le désir de soulager Oswald de ses peines en l'intéressant vivement à tout ce qu'ils voyaient ensemble, elle lui dit: «Vous le savez, milord, loin que chez les anciens l'aspect des tombeaux décourageât les vivants, on croyait inspirer une émulation nouvelle en plaçant ces tombeaux sur les routes publiques, afin que, retraçant aux jeunes gens le souvenir des hommes illustres, ils invitassent silencieusement à les imiter.—Ah! que j'envie, dit Oswald en soupirant, tous ceux dont les regrets ne sont pas mêlés à des remords!—Vous, des remords! s'écria Corinne, vous! Ah! je suis certaine qu'ils ne sont en vous qu'une vertu de plus, un scrupule du cœur, une délicatesse exaltée.—Corinne, Corinne, n'approchez pas de ce sujet, interrompit Oswald: dans votre heureuse contrée, les sombres pensées disparaissent à la clarté des cieux; mais la douleur qui a creusé jusqu'au fond de notre âme ébranle à jamais toute notre existence.—Vous me jugez mal, répondit Corinne; je vous l'ai déjà dit, bien que mon caractère soit fait pour jouir vivement du bonheur, je souffrirais plus que vous si…» Elle n'acheva pas, et changea de discours. «Mon seul désir, milord, continua-t-elle, c'est de vous distraire un moment; je n'espère rien de plus.» La douceur de cette réponse toucha lord Nelvil; et, voyant une expression de mélancolie dans les regards de Corinne, naturellement si pleins d'intérêt et de flamme, il se reprocha d'attrister une personne née pour les impressions vives et douces, et s'efforça de l'y ramener. Mais l'inquiétude qu'éprouvait Corinne sur les projets d'Oswald, sur la possibilité de son départ, troublait entièrement sa sérénité accoutumée.
Elle conduisit lord Nelvil hors des portes de la ville, sur les anciennes traces de la voie Appienne. Ces traces sont marquées, au milieu de la campagne de Rome, par des tombeaux à droite et à gauche, dont les ruines se voient à perte de vue, à plusieurs milles au delà des murs. Les Romains ne souffraient pas qu'on ensevelît les morts dans l'intérieur de la ville; les tombeaux seuls des empereurs y étaient admis. Cependant un simple citoyen, nommé Publius Biblius, obtint cette faveur, en récompense de ses vertus obscures. Les contemporains, en effet, honorent plus volontiers celles-là que toutes les autres.
On passe, pour aller à la voie Appienne, par la porte Saint-Sébastien, autrefois appelée Capène. Cicéron dit qu'en sortant par cette porte, les tombeaux qu'on aperçoit les premiers sont ceux des Métellus, des Scipion et des Servilius. Le tombeau de la famille des Scipion a été trouvé dans ces lieux mêmes, et transporté depuis au Vatican. C'est presque un sacrilége de déplacer les cendres, d'altérer les ruines; l'imagination tient de plus près qu'on ne croit à la morale; il ne faut pas l'offenser. Parmi tant de tombeaux qui frappent les regards, on place les noms au hasard, sans pouvoir être assuré de ce qu'on suppose; mais cette incertitude même inspire une émotion qui ne permet pas de voir avec indifférence aucun de ces monuments. Il en est dans lesquels des maisons de paysans sont pratiquées; car les Romains consacraient un grand espace et des édifices assez vastes à l'urne funéraire de leurs amis ou de leurs concitoyens illustres. Ils n'avaient pas cet aride principe d'utilité qui fertilise quelques coins de terre de plus, en frappant de stérilité le vaste domaine du sentiment et de la pensée.