Cestius présidait aux jeux des Romains; son nom ne se trouve point dans l'histoire, mais il est illustré par son tombeau. La pyramide massive qui le renferme défend sa mort de l'oubli qui a tout à fait effacé sa vie. Aurélien, craignant qu'on ne se servît de cette pyramide comme d'une forteresse pour attaquer Rome, l'a fait enclaver dans les murs, qui subsistent encore, non pas comme d'inutiles ruines, mais comme l'enceinte actuelle de Rome moderne. On dit que les pyramides imitent, par leur forme, la flamme qui s'élève sur un bûcher. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette forme mystérieuse attire les regards et donne un caractère pittoresque à tous les points de vue dont elle fait partie. En face de cette pyramide est le mont Testacée, sous lequel il y a des grottes extrêmement fraîches, où l'on donne des festins pendant l'été. Les festins, à Rome, ne sont point troublés par la vue des tombeaux. Les pins et les cyprès qu'on aperçoit de distance en distance dans la riante campagne d'Italie retracent aussi ces souvenirs solennels; et ce contraste produit le même effet que les vers d'Horace,
. . . . . . . . . . Moriture Delli,
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Linquenda tellus, et domus, et placens
Uxor[11],
au milieu des poésies consacrées à toutes les jouissances de la terre. Les anciens ont toujours senti que l'idée de la mort a sa volupté; l'amour et les fêtes la rappellent, et l'émotion d'une joie vive semble s'accroître par l'idée même de la brièveté de la vie.
[11] Dellius, il faut mourir… il faut quitter la terre, et ta demeure, et ton épouse chérie.
Corinne et lord Nelvil revinrent de la course des tombeaux en côtoyant les bords du Tibre. Jadis il était couvert de vaisseaux et bordé de palais; jadis ses inondations mêmes étaient regardées comme des présages: c'était le fleuve-prophète, la divinité tutélaire de Rome. Maintenant on dirait qu'il coule parmi les ombres, tant il est solitaire, tant la couleur de ses eaux parait livide! Les plus beaux monuments des arts, les plus admirables statues ont été jetées dans le Tibre, et sont cachées sous ses flots. Qui sait si, pour les chercher, on ne le détournera pas un jour de son lit? Mais quand on songe que les chefs-d'œuvre du génie humain sont peut-être là, devant nous, et qu'un œil plus perçant les verrait à travers les ondes, l'on éprouve je ne sais quelle émotion, qui sans cesse renaît à Rome sous diverses formes, et fait trouver une société pour la pensée dans les objets physiques, muets partout ailleurs.
CHAPITRE III
Raphaël a dit que Rome moderne était presque en entier bâtie avec les débris de Rome ancienne; et il est certain qu'on n'y peut faire un pas sans être frappé de quelques restes de l'antiquité. L'on aperçoit les murs éternels, selon l'expression de Pline, à travers l'ouvrage des derniers siècles: les édifices de Rome portent presque tous une empreinte historique; on y peut remarquer, pour ainsi dire, la physionomie des âges. Depuis les Étrusques jusqu'à nos jours, depuis ces peuples plus anciens que les Romains mêmes, et qui ressemblent aux Égyptiens par la solidité de leurs travaux et la bizarrerie de leurs dessins; depuis ces peuples jusqu'au cavalier Bernin, cet artiste maniéré comme les poëtes italiens au dix-septième siècle, on peut observer l'esprit humain à Rome dans les différents caractères des arts, des édifices et des ruines. Le moyen âge et le siècle brillant des Médicis reparaissent à nos yeux par leurs œuvres; et cette étude du passé, dans les objets présents à nos regards, nous fait pénétrer le génie des temps. On croit que Rome avait autrefois un nom mystérieux, qui n'était connu que de quelques adeptes; il semble qu'il est encore nécessaire d'être initié dans le secret de cette ville. Ce n'est pas simplement un assemblage d'habitations, c'est l'histoire du monde, figurée par divers emblèmes et représentée sous diverses formes.