Toutefois, une pareille vue n'a pu être que secondaire. Il ne faut pas chercher d'explication à ce qui est beau en soi. Corinne est le fruit de l'inspiration. C'est un tableau qui s'était trop fortement emparé de l'imagination de l'auteur pour qu'il n'eût pas le besoin de le tracer; et le propre du génie est de se peindre lui-même dans ses œuvres.

Ce qui est remarquable dans l'invention de la fable, c'est que le hasard n'y joue un rôle qu'en apparence; les événements n'y font que mettre la nature des choses en relief. Aucune loi immuable n'obligeait certainement le père d'Oswald à refuser Corinne pour sa belle-fille. Mais on voit que ce père n'est là que pour représenter les pensées secrètes, les pensées inévitables d'Oswald lui-même, qui craint qu'une femme célèbre ne soit pas propre à remplir d'obscurs devoirs. Lucile et Corinne sont aussi des idées générales; elles sont l'Angleterre et l'Italie, le bonheur domestique et les jouissances de l'imagination, le génie éclatant et la vertu modeste et sévère. Les plaidoyers pour et contre ces deux genres d'existence sont également forts; les deux faces opposées de la vie sont saisies avec une même vivacité de conception, et une grande question est continuellement traitée dans l'ouvrage sans qu'on s'en doute, tant l'intérêt dramatique entraîne irrésistiblement le lecteur.

Corinne eut un succès prodigieux. Un ouvrage où les artistes puisaient un nouvel enthousiasme avec de nouveaux moyens de l'exprimer, les érudits des rapprochements ingénieux, les voyageurs des directions heureuses, les critiques des observations pleines de finesse, où les âmes les plus froides s'ouvraient à l'émotion, enfin où il y avait du plaisir jusque pour la malice même dans ces portraits de nations si plaisamment caractéristiques, un tel ouvrage, dis-je, enleva de vive force tous les suffrages, entraîna toutes les opinions. Il n'y eut qu'une voix, qu'un cri d'admiration dans l'Europe lettrée; et ce phénomène fut partout un événement.

EXTRAIT DES Portraits de Femmes PAR M. SAINTE-BEUVE.

Corinne parut en 1807. Le succès fut instantané, universel; mais ce n'est pas dans la presse que nous devons en chercher les témoignages. La liberté critique, même littéraire, allait cesser d'exister; madame de Staël ne pouvait, vers ces années, faire insérer au Mercure une spirituelle mais simple analyse du remarquable essai de M. de Barante sur le dix-huitième siècle. On était, quand parut Corinne, à la veille et sous la menace de cette censure absolue. Le mécontentement du souverain contre l'ouvrage, probablement parce que cet enthousiasme idéal n'était pas quelque chose qui allât à son but, suffit à paralyser les éloges imprimés. Le Publiciste, toutefois, organe modéré du monde de M. Suard et de la liberté philosophique dans les choses de l'esprit, donna trois bons articles signés D. D., qui doivent être de mademoiselle de Meulan (madame Guizot). D'ailleurs M. de Feletz, dans les Débats, continua sa chicane méticuleuse et chichement polie; M. Boutard loua et réserva judicieusement les opinions relatives aux beaux-arts. Un M. G. (dont j'ignore le nom) fit dans le Mercure un article sans malveillance, mais sans valeur. Eh! qu'importe dorénavant à madame de Staël cette critique à la suite? Avec Corinne elle est décidément entrée dans la gloire et dans l'empire. Il y a un moment décisif pour les génies, où ils s'établissent tellement, que désormais les éloges qu'on en peut faire n'intéressent plus que la vanité et l'honneur de ceux qui les font. On leur est redevable d'avoir à les louer; leur nom devient une illustration dans le discours; c'est comme un vase d'or qu'on emprunte et dont notre logis se pare. Ainsi pour madame de Staël, à dater de Corinne. L'Europe entière la couronna sous ce nom. Corinne est bien l'image de l'indépendance souveraine du génie, même au temps de l'oppression la plus entière, Corinne qui se fait couronner à Rome, dans ce Capitole de la Ville éternelle, où le conquérant qui l'exile ne mettra pas le pied. Madame Necker de Saussure (Notice), Benjamin Constant (Mélanges), M.-J. Chénier (Tableau de la Littérature), ont analysé et apprécié l'ouvrage, de manière à abréger notre tâche après eux: «Corinne, dit Chénier, c'est Delphine encore, mais perfectionnée, mais indépendante, laissant à ses facultés un plein essor, et toujours doublement inspirée par le talent et par l'amour.» Oui, mais la gloire elle-même pour Corinne n'est qu'une distraction éclatante, une plus vaste occasion de conquérir les cœurs: «En cherchant la gloire, dit-elle à Oswald, j'ai toujours espéré qu'elle me ferait aimer.» Le fond du livre nous montre cette lutte des puissances noblement ambitieuses ou sentimentales et du bonheur domestique, pensée perpétuelle de madame de Staël. Corinne a beau resplendir par instants comme la prêtresse d'Apollon, elle a beau être, dans les rapports habituels de la vie, la plus simple des femmes, une femme gaie, mobile, ouverte à mille attraits, capable sans effort du plus gracieux abandon; malgré toutes ces ressources du dehors et de l'intérieur, elle n'échappera point à elle-même. Du moment qu'elle se sent saisie par la passion, par cette griffe de vautour sous laquelle le bonheur et l'indépendance succombent, j'aime son impuissance à se consoler, j'aime son sentiment plus fort que son génie, son invocation fréquente à la sainteté et à la durée des liens qui seuls empêchent les brusques déchirements, et l'entendre, à l'heure de mourir, avouer en son chant du cygne: «De toutes les facultés de l'âme que je tiens de la nature, celle de souffrir est la seule que j'ai exercée tout entière.» Ce côté prolongé de Delphine à travers Corinne me séduit principalement et m'attache dans la lecture; l'admirable cadre qui environne de toutes parts les situations d'une âme ardente et mobile y ajoute par sa sévérité. Ces noms d'amants, non pas gravés, cette fois, sur les écorces de quelque hêtre, mais inscrits aux parois des ruines éternelles, s'associent à la grave histoire, et deviennent une partie vivante de son immortalité. La passion divine d'un être qu'on ne peut croire imaginaire introduit, le long des cirques antiques, une victime de plus, qu'on n'oubliera jamais; le génie, qui l'a tiré de son sein, est un vainqueur de plus, et non pas le moindre dans cette cité de tous les vainqueurs.

Quand Bernardin de Saint-Pierre se promenait avec Rousseau, comme il lui demandait un jour si Saint-Preux n'était pas lui-même: «Non, répondit Jean-Jacques; Saint-Preux n'est pas tout à fait ce que j'ai été, mais ce que j'aurais voulu être.» Presque tous les romanciers-poëtes peuvent dire ainsi. Corinne est, pour madame de Staël, ce qu'elle aurait voulu être, ce qu'après tout (et sauf la différence du groupe de l'art à la dispersion de la vie) elle a été. De Corinne, elle n'a pas eu seulement le Capitole et le triomphe; elle en aura aussi la mort par la souffrance.

Cette Rome, cette Naples, que madame de Staël exprimait à sa manière dans le roman-poëme de Corinne, M. de Chateaubriand les peignait vers le même moment dans l'épopée des Martyrs. Ici ne s'interpose aucun nuage léger de Germanie; on rentre avec Eudore dans l'antique jeunesse, partout la netteté virile du dessin, la splendeur première et naturelle du pinceau.

Rome, Rome! des marbres, des horizons, des cadres plus grands, pour prêter appui à des pensées moins éphémères!

Une personne d'esprit écrivait: «Comme j'aime certaines poésies! il en est d'elles comme de Rome, c'est tout ou rien: on vit avec, ou on ne comprend pas.» Corinne n'est qu'une variété imposante dans ce culte romain, dans cette façon de sentir à des époques et avec des âmes diverses la Ville éternelle.

Une partie charmante de Corinne, et d'autant plus charmante qu'elle est moins voulue, c'est l'esprit de conversation qui souvent s'y mêle par le comte d'Erfeuil et par les retours vers la société française. Madame de Staël raille cette société trop légèrement spirituelle, mais en ces moments elle en est elle-même plus qu'elle ne croit: ce qu'elle sait peut-être le mieux dire, comme il arrive souvent, elle le dédaigne.