Lord Nelvil avait conservé un ressentiment amer de la scène du bal; il croyait que les Italiens, et leur manière animée d'exprimer l'enthousiasme, avaient détourné de lui, du moins pour un moment, l'intérêt de Corinne. Il en était très-malheureux; mais sa fierté lui conseillait de le cacher, ou de le témoigner seulement en montrant du dédain pour les suffrages qui flattaient sa brillante amie. On lui proposa de jouer, il le refusa, Corinne aussi, et elle lui fit signe de venir s'asseoir à côté d'elle. Oswald était inquiet de compromettre Corinne, en passant ainsi la soirée seul avec elle en présence de tout le monde. «Soyez tranquille, lui dit-elle, personne ne s'occupera de nous; c'est l'usage ici de ne faire en société que ce qui plaît; il n'y a pas une convenance établie, pas un égard exigé: une politesse bienveillante suffit; personne ne veut que l'on se gêne les uns pour les autres. Ce n'est sûrement pas un pays où la liberté subsiste telle que vous l'entendez en Angleterre, mais on y jouit d'une parfaite indépendance sociale.—C'est-à-dire, reprit Oswald, qu'on n'y montre aucun respect pour les mœurs.—Au moins, interrompit Corinne, aucune hypocrisie. M. de la Rochefoucauld a dit: Le moindre des défauts d'une femme galante est de l'être. En effet, quels que soient les torts des femmes en Italie, elles n'ont pas recours au mensonge; et si le mariage n'y est pas assez respecté, c'est du consentement des deux époux.
—Ce n'est point la sincérité qui est la cause de ce genre de franchise, répondit Oswald, mais l'indifférence pour l'opinion publique. En arrivant ici j'avais une lettre de recommandation pour une princesse; je la donnai à mon domestique de place pour la porter; il me dit: Monsieur, dans ce moment cette lettre ne vous servirait à rien; car la princesse ne voit personne, elle est INNAMORATA; et cet état d'être INNAMORATA se proclamait comme toute autre situation de la vie, et cette publicité n'est point excusée par une passion extraordinaire; plusieurs attachements se succèdent ainsi, et sont également connus. Les femmes mettent si peu de mystère à cet égard, qu'elles avouent leurs liaisons avec moins d'embarras que nos femmes n'en auraient en parlant de leurs époux. Aucun sentiment profond ni délicat ne se mêle, on le croit aisément, à cette mobilité sans pudeur. Aussi, dans cette nation où l'on ne pense qu'à l'amour, il n'y a pas un seul roman, parce que l'amour y est si rapide, si public, qu'il ne prête à aucun genre de développement, et que, pour peindre véritablement les mœurs générales à cet égard, il faudrait commencer et finir dans la première page. Pardon, Corinne, s'écria lord Nelvil en remarquant la peine qu'il lui faisait; vous êtes Italienne, cette idée devrait me désarmer. Mais l'une des causes de votre grâce incomparable, c'est la réunion de tous les charmes qui caractérisent les différentes nations. Je ne sais dans quel pays vous avez été élevée; mais certainement vous n'avez point passé toute votre vie en Italie: peut-être est-ce en Angleterre même… Ah! Corinne, si cela était vrai, comment auriez-vous pu quitter ce sanctuaire de la pudeur et de la délicatesse, pour venir ici, où non-seulement la vertu, mais l'amour même est si mal connu? On le respire dans l'air, mais pénètre-t-il dans le cœur? Les poésies dans lesquelles l'amour joue un si grand rôle ont beaucoup de grâce, beaucoup d'imagination; elles sont ornées par des tableaux brillants dont les couleurs sont vives et voluptueuses. Mais où trouverez-vous ce sentiment mélancolique et tendre qui anime notre poésie? Que pourriez-vous comparer à la scène de Belvidera et de son époux dans Otway; à Roméo, dans Shakspeare; enfin surtout aux admirables vers de Thompson, dans son chant du Printemps, lorsqu'il peint avec des traits si nobles et si touchants le bonheur de l'amour dans le mariage? Y a-t-il un tel mariage en Italie? et là où il n'y a pas de bonheur domestique, peut-il exister de l'amour? N'est-ce pas ce bonheur qui est le but de la passion du cœur, comme la possession est celui de la passion des sens? Toutes les femmes jeunes et belles ne se ressemblent-elles pas, si les qualités de l'âme et de l'esprit ne fixent pas la préférence? et ces qualités, que font-elles désirer? le mariage, c'est-à-dire l'association de tous les sentiments et de toutes les pensées. L'amour illégitime, quand malheureusement il existe chez nous, est encore, si j'ose m'exprimer ainsi, un reflet du mariage. On y cherche ce bonheur intime qu'on n'a pu goûter chez soi, et l'infidélité même est plus morale en Angleterre que le mariage en Italie.»
Ces paroles étaient dures, elles blessèrent profondément Corinne; et se levant aussitôt, les yeux remplis de larmes, elle sortit de la chambre, et retourna subitement chez elle. Oswald fut au désespoir d'avoir offensé Corinne; mais il avait une sorte d'irritation de ses succès du bal, qui s'était trahie par les paroles qui venaient de lui échapper. Il la suivit chez elle, mais elle refusa de lui parler; il y retourna le lendemain matin encore inutilement, sa porte était fermée. Ce refus prolongé de recevoir lord Nelvil n'était pas dans le caractère de Corinne; mais elle était douloureusement affligée de l'opinion qu'il avait témoignée sur les Italiennes, et cette opinion même lui faisait une loi de cacher à l'avenir, si elle le pouvait, le sentiment qui l'entraînait.
Oswald, de son côté, trouvait que Corinne ne se conduisait pas dans cette circonstance avec la simplicité qui lui était naturelle, et il se confirmait toujours davantage dans le mécontentement que le bal lui avait causé; il excitait en lui cette disposition qui pouvait lutter contre le sentiment dont il redoutait l'empire. Ses principes étaient sévères, et le mystère qui enveloppait la vie passée de celle qu'il aimait lui causait une grande douleur. Les manières de Corinne lui paraissaient pleines de charmes, mais quelquefois un peu trop animées par le désir universel de plaire. Il lui trouvait beaucoup de noblesse et de réserve dans les discours et dans le maintien, mais trop d'indulgence dans les opinions. Enfin Oswald était un homme séduit, entraîné, mais conservant au dehors de lui-même un opposant qui combattait ce qu'il éprouvait. Cette situation porte souvent à l'amertume. On est mécontent de soi-même et des autres. L'on souffre, et l'on a comme une sorte de besoin de souffrir encore davantage, ou du moins d'amener une explication violente qui fasse triompher complètement l'un des deux sentiments qui déchirent le cœur.
C'est dans cette disposition que lord Nelvil écrivit à Corinne. Sa lettre était amère et inconvenable; il le sentait, mais des mouvements confus le portaient à l'envoyer: il était si malheureux par ses combats, qu'il voulait à tout prix une circonstance quelconque qui pût les terminer.
Un bruit auquel il ne croyait pas, mais que le comte d'Erfeuil était venu lui raconter, contribua peut-être encore à rendre ses expressions plus âpres. On répandait dans Rome que Corinne épouserait le prince d'Amalfi. Oswald savait bien qu'elle ne l'aimait pas, et devait penser que le bal était la seule cause de cette nouvelle; mais il se persuada qu'elle l'avait reçu chez elle le matin du jour où il n'avait pu lui-même être admis; et, trop fier pour exprimer un sentiment de jalousie, il satisfit son mécontentement secret en dénigrant la nation pour laquelle il voyait avec tant de peine la prédilection de Corinne.
CHAPITRE III
LETTRE D'OSWALD A CORINNE.
«Ce 24 janvier 1795.
«Vous refusez de me voir; vous êtes offensée de notre conversation d'avant-hier; vous vous proposez sans doute de ne plus admettre à l'avenir chez vous que vos compatriotes: vous voulez expier apparemment le tort que vous avez eu de recevoir un homme d'une autre nation. Cependant, loin de me repentir d'avoir parlé avec sincérité sur les Italiennes, à vous que, dans mes chimères, je voulais considérer comme une Anglaise, j'oserai dire avec bien plus de force encore, que vous ne trouverez ni bonheur ni dignité, si vous voulez faire choix d'un époux au milieu de la société qui vous environne. Je ne connais pas un homme parmi les Italiens qui puisse vous mériter; il n'en est pas un qui vous honorât par son alliance, de quelque titre qu'il vous revêtit. Les hommes, en Italie, valent beaucoup moins que les femmes; car ils ont les défauts des femmes, et les leurs propres en sus. Me persuaderez-vous qu'ils soient capables d'amour, ces habitants du Midi, qui fuient avec tant de soin la peine, et sont si décidés au bonheur? N'avez-vous pas vu, je le tiens de vous, le mois dernier, au spectacle, un homme qui avait perdu huit jours auparavant sa femme, et une femme qu'il disait aimer? On veut ici se débarrasser le plus tôt possible, et des morts, et de l'idée de la mort. Les cérémonies des funérailles sont accomplies par les prêtres, comme les soins de l'amour sont observés par les cavaliers servants. Les rites et l'habitude ont tout prescrit d'avance, les regrets et l'enthousiasme n'y sont pour rien. Enfin, et c'est là surtout ce qui détruit l'amour, les hommes n'inspirent aucun genre de respect aux femmes; elles ne leur savent aucun gré de leur soumission, parce qu'ils n'ont aucune fermeté de caractère, aucune occupation sérieuse dans la vie. Il faut, pour que la nature et l'ordre social se montrent dans toute leur beauté, que l'homme soit protecteur et la femme protégée, mais que ce protecteur adore la faiblesse qu'il défend, et respecte la divinité sans pouvoir qui, comme ses dieux pénates, porte bonheur à sa maison. Ici on dirait presque que les femmes sont le sultan, et les hommes le sérail.
«Les hommes ont la douceur et la souplesse du caractère des femmes. Un proverbe italien dit: Qui ne sait pas feindre ne sait vas vivre. N'est-ce pas là un proverbe de femme? et en effet, dans un pays où il n'y a ni carrière militaire, ni institution libre, comment un homme pourrait-il se former à la dignité et à la force? Aussi tournent-ils tout leur esprit vers l'habileté; ils jouent la vie comme une partie d'échecs, dans laquelle le succès est tout. Ce qui leur reste des souvenirs de l'antiquité, c'est quelque chose de gigantesque dans les expressions et dans la magnificence extérieure; mais, à côté de cette grandeur sans base, vous voyez souvent tout ce qu'il y a de plus vulgaire dans les goûts et de plus misérablement négligé dans la vie domestique. Est-ce là, Corinne, la nation que vous devez préférer à toute autre? Est-ce elle dont les bruyants applaudissements vous sont si nécessaires, que toute autre destinée vous paraîtrait silencieuse à côté de ces bravos retentissants? Qui pourrait se flatter de vous rendre heureuse en vous arrachant à ce tumulte? Vous êtes une personne inconcevable: profonde dans vos sentiments, et légère dans vos goûts; indépendante par la fierté de votre âme, et cependant asservie par le besoin de distractions; capable d'aimer un seul, mais ayant besoin de tous. Vous êtes une magicienne, qui inquiétez et rassurez alternativement; qui vous montrez sublime, et disparaissez tout à coup de cette région où vous êtes seule, pour vous confondre dans la foule. Corinne, Corinne, on ne peut s'empêcher de vous redouter en vous aimant!
«Oswald.»
Corinne, en lisant cette lettre, fut offensée des préjugés haineux qu'Oswald exprimait contre sa nation. Mais elle eut cependant le bonheur de deviner qu'il était irrité de la fête, et de ce qu'elle s'était refusée à le recevoir depuis la conversation du souper: cette réflexion adoucit un peu l'impression pénible que lui faisait sa lettre. Elle hésita quelque temps, ou du moins crut hésiter sur la conduite qu'elle devait tenir envers lui. Son sentiment l'entraînait à le revoir; mais il lui était extrêmement pénible qu'il pût s'imaginer qu'elle désirait de l'épouser, bien que la fortune fût au moins égale, et qu'elle pût, en révélant son nom, montrer qu'il n'était en rien inférieur à celui de lord Nelvil. Néanmoins, ce qu'il y avait de singulier et d'indépendant dans le genre de vie qu'elle avait adopté devait lui inspirer de l'éloignement pour le mariage; et sûrement elle en aurait repoussé l'idée, si son sentiment ne l'eût pas aveuglée sur toutes les peines qu'elle aurait à souffrir en épousant un Anglais, et en renonçant à l'Italie.
On peut abdiquer la fierté dans tout ce qui tient au cœur; mais dès que les convenances ou les intérêts du monde se présentent de quelque manière pour obstacle, dès qu'on peut supposer que la personne qu'on aime ferait un sacrifice quelconque en s'unissant à vous, il n'est plus possible de lui montrer à cet égard aucun abandon de sentiment. Corinne, néanmoins, ne pouvant se résoudre à rompre avec Oswald, voulut se persuader qu'elle pourrait le voir désormais, et lui cacher l'amour qu'elle ressentait pour lui: c'est donc dans cette intention qu'elle se fit une loi, dans sa lettre, de répondre seulement à ses accusations injustes contre la nation italienne, et de raisonner avec lui sur ce sujet comme si c'était le seul qui l'intéressât. Peut-être la meilleure manière dont une femme d'un esprit supérieur peut reprendre sa froideur et sa dignité, c'est lorsqu'elle se retranche dans la pensée comme dans un asile.