«La Phèdre de Racine a fourni le sujet du quatrième tableau, dit Corinne en le montrant à lord Nelvil. Hippolyte, dans toute la beauté de la jeunesse et de l'innocence, repousse les accusations perfides de sa belle-mère; le héros Thésée protége encore son épouse coupable, qu'il entoure de son bras vainqueur. Phèdre porte sur son visage un trouble qui glace d'effroi; et sa nourrice, sans remords, l'encourage dans son crime. Hippolyte, dans ce tableau, est peut-être plus beau que dans Racine même; il y ressemble davantage au Méléagre antique, parce que nul amour pour Aricie ne dérange l'impression de sa noble et sauvage vertu; mais est-il possible de supposer que Phèdre, en présence d'Hippolyte, pût soutenir son mensonge, qu'elle le vît innocent et persécuté, et ne tombât point à ses pieds? Une femme offensée peut outrager ce qu'elle aime en son absence; mais quand elle le voit, il n'y a plus dans son cœur que de l'amour. Le poëte n'a jamais mis en scène Hippolyte avec Phèdre depuis que Phèdre l'a calomnié; le peintre devait les réunir pour rassembler, comme il l'a fait, toutes les beautés des contrastes: mais n'est-ce pas une preuve qu'il y a toujours une telle différence entre les sujets poétiques et les sujets pittoresques, qu'il vaut mieux que les poëtes fassent des vers d'après les tableaux, que les peintres des tableaux d'après les poëtes? L'imagination doit toujours précéder la pensée: l'histoire de l'esprit humain nous le prouve.»
Pendant que Corinne expliquait ainsi ses tableaux à lord Nelvil, elle s'était arrêtée plusieurs fois, espérant qu'il lui parlerait; mais son âme blessée ne se trahissait par aucun mot: seulement, chaque fois qu'elle exprimait une idée sensible, il soupirait et détournait la tête, afin qu'elle ne vît pas combien dans sa disposition actuelle il était facilement ému. Corinne, oppressée par ce silence, s'assit en couvrant son visage de ses mains. Lord Nelvil se promena quelque temps avec vivacité dans la chambre, puis il s'approcha de Corinne, et fut au moment de se plaindre et de se livrer à ce qu'il éprouvait; mais un mouvement de fierté tout à fait invincible dans son caractère réprima son attendrissement, et il retourna vers les tableaux comme s'il attendait que Corinne achevât de les lui montrer. Elle espérait beaucoup de l'effet du dernier de tous; et, faisant effort à son tour pour paraître calme, elle se leva et dit: «Milord, il me reste encore trois paysages à vous faire voir; deux font allusion à quelques idées intéressantes: je n'aime pas beaucoup les scènes champêtres, qui sont fades en peinture, comme des idylles, quand elles ne font aucune allusion à la Fable ou à l'histoire. Ce qui vaut le mieux, ce me semble, en ce genre, c'est la manière de Salvator Rosa, qui représente, comme vous le voyez dans ce tableau, un rocher, des torrents et des arbres, sans un seul être vivant, sans que seulement le vol d'un oiseau rappelle l'idée de la vie. L'absence de l'homme au milieu de la nature excite des réflexions profondes. Que serait cette terre ainsi délaissée? Œuvre sans but, et cependant œuvre encore si belle, dont la mystérieuse impression ne s'adresserait qu'à la Divinité!
«Enfin voici les deux tableaux où, selon moi, l'histoire et la poésie sont heureusement unies au paysage. L'un représente le moment où Cincinnatus est invité par les consuls à quitter sa charrue pour commander les armées romaines. C'est tout le luxe du Midi que vous verrez dans ce paysage, son abondante végétation, son ciel brûlant, cet air riant de toute la nature, qui se retrouve dans la physionomie même des plantes. Et cet autre tableau qui fait contraste avec celui-ci, c'est le fils de Caïrbar endormi sur la tombe de son père. Il attend depuis trois jours et trois nuits le barde qui doit rendre les honneurs à la mémoire des morts. Ce barde est aperçu dans le lointain, descendant de la montagne; l'ombre du père plane sur les nuages; la campagne est couverte de frimas; les arbres, quoique dépouillés, sont agités par les vents, et leurs branches mortes et leurs feuilles desséchées suivent encore la direction de l'orage.»
Oswald jusqu'alors avait conservé du ressentiment contre ce qui s'était passé dans le jardin, mais, à l'aspect de ce tableau, le tombeau de son père et les montagnes d'Écosse se retracèrent à sa pensée, et ses yeux se remplirent de larmes, Corinne prit sa harpe et, devant ce tableau, elle se mit à chanter les romances écossaises dont les simples notes semblent accompagner le bruit du vent qui gémit dans les vallées. Elle chanta les adieux d'un guerrier en quittant sa patrie et sa maîtresse, et ce mot jamais (no more), un des plus harmonieux et des plus sensibles de la langue anglaise, Corinne le prononçait avec l'expression la plus touchante. Oswald ne résista point à l'émotion qui l'oppressait, et l'un et l'autre s'abandonnèrent sans contrainte à leurs larmes. «Ah! s'écria lord Nelvil, cette patrie, qui est la mienne, ne dit-elle rien à ton cœur? Me suivrais-tu dans ces retraites peuplées par mes souvenirs? Serais-tu la digne compagne de ma vie, comme tu en es le charme et l'enchantement?—Je le crois, répondit Corinne, je le crois, puisque je vous aime.—Au nom de l'amour et de la pitié, ne me cachez plus rien, dit Oswald.—Vous le voulez, interrompit Corinne; j'y souscris. Ma promesse est donnée; je n'y mets qu'une condition, c'est que vous ne me demanderez pas de l'accomplir avant l'époque prochaine de nos solennités religieuses. Au moment où je vais décider de mon sort, l'appui du ciel ne m'est-il pas plus que jamais nécessaire?—Va, s'écria lord Nelvil, si ce sort dépend de moi, Corinne, il n'est plus douteux.—Vous le croyez, reprit-elle; je n'ai pas la même confiance; mais enfin, je vous en conjure, ayez pour ma faiblesse la condescendance que je désire.» Oswald soupira, sans accorder ni refuser le délai demandé. «Partons maintenant, dit Corinne, et retournons à la ville. Comment vous rien taire dans cette solitude! et si ce que j'ai à vous dire devait vous détacher de moi, faudrait-il que sitôt… Partons. Oswald, vous reviendrez ici, quoi qu'il arrive, mes cendres y reposeront.» Oswald, attendri, troublé, obéit à Corinne. Il revint avec elle, et pendant la route ils ne se parlèrent presque pas. De temps en temps ils se regardaient avec une affection qui disait tout; mais néanmoins un sentiment de mélancolie régnait au fond de leur âme quand ils arrivèrent au milieu de Rome.
LIVRE NEUVIÈME
LA FÊTE POPULAIRE ET LA MUSIQUE
CHAPITRE PREMIER
C'était le jour de la fête la plus bruyante de l'année, à la fin du carnaval, lorsqu'il prend au peuple romain comme une fièvre de joie, comme une fureur d'amusement dont on ne trouve point d'exemple ailleurs. Toute la ville se déguise; à peine reste-t-il aux fenêtres des spectateurs sans masque, pour regarder ceux qui en ont; et cette gaieté commence tel jour à point nommé, sans que les événements publics ou particuliers de l'année empêchent presque jamais personne de se divertir à cette époque.
C'est là qu'on peut juger de toute l'imagination des gens du peuple. L'italien est plein de charmes, même dans leur bouche. Alfieri disait qu'il allait, à Florence, sur le marché public, pour apprendre le bon italien. Rome a le même avantage; et ces deux villes sont peut-être les seules du monde où le peuple parle si bien, que l'amusement de l'esprit peut se rencontrer à tous les coins des rues.
Le genre de gaieté qui brille dans les auteurs des arlequinades et de l'opéra-bouffe se trouve très-communément même parmi les hommes sans éducation. Dans ces jours de carnaval, où l'exagération et la caricature sont admises, il se passe entre les masques les scènes les plus comiques.
Souvent une gravité grotesque contraste avec la vivacité des Italiens, et l'on dirait que leurs vêtements bizarres leur inspirent une dignité qui ne leur est pas naturelle. D'autres fois ils font voir une connaissance si singulière de la mythologie dans les déguisements qu'ils arrangent, qu'on croirait les anciennes fables encore populaires à Rome. Plus souvent ils se moquent des divers états de la société avec une plaisanterie pleine de force et d'originalité. La nation paraît mille fois plus distinguée dans ses jeux que dans son histoire. La langue italienne se prête à toutes les nuances de la gaieté avec une facilité qui ne demande qu'une légère inflexion de voix, une terminaison un peu différente, pour accroître ou diminuer, ennoblir ou travestir le sens des paroles. Elle a surtout de la grâce dans la bouche des enfants. L'innocence de cet âge et la malice naturelle de la langue font un contraste très-piquant. Enfin, on pourrait dire que c'est une langue qui va d'elle-même, exprime sans qu'on s'en mêle, et paraît presque toujours avoir plus d'esprit que celui qui la parle.