En entrant dans sa loge, Corinne fut d'abord reconnue, et le souvenir du Capitole ajoutant à l'intérêt qu'elle inspirait ordinairement, la salle retentit d'applaudissements. De toutes parts on cria: Vive Corinne! et les musiciens eux-mêmes, électrisés par ce mouvement général, se mirent à jouer des fanfares de victoire; car le triomphe, quel qu'il soit, rappelle toujours aux hommes la guerre et les combats. Corinne fut vivement émue de ces témoignages universels d'admiration et de bienveillance. La musique, les applaudissements, les bravos, et cette impression indéfinissable que produit toujours une grande multitude d'hommes, quand ils expriment un même sentiment, lui causèrent un attendrissement profond qu'elle cherchait à contenir; mais ses yeux se remplirent de larmes, et les battements de son cœur soulevaient sa robe sur son sein. Oswald en ressentit de la jalousie; et, s'approchant d'elle, il lui dit à demi-voix: «Il ne faut pas, madame, vous arracher à de tels succès; ils valent l'amour, puisqu'ils font ainsi palpiter votre cœur.» Et, en achevant ces mots, il alla se placer à l'extrémité de la loge de Corinne, sans attendre sa réponse. Elle fut cruellement troublée de ce qu'il venait de lui dire, et dans l'instant il lui ravit tout le plaisir qu'elle avait trouvé dans ces succès dont elle aimait qu'il fût témoin.
Le concert commença. Qui n'a pas entendu le chant italien ne peut avoir l'idée de la musique. Les voix, en Italie, ont cette mollesse et cette douceur qui rappelle et le parfum des fleurs et la pureté du ciel. La nature a destiné cette musique pour ce climat: l'une est comme un reflet de l'autre. Le monde est l'œuvre d'une seule pensée, qui s'exprime sous mille formes différentes. Les Italiens, depuis des siècles, aiment la musique avec transport. Le Dante, dans le poëme du Purgatoire, rencontre un des meilleurs chanteurs de son temps; il lui demande un de ses airs délicieux, et les âmes ravies s'oublient en l'écoutant, jusqu'à ce que leur gardien les rappelle. Les chrétiens, comme les païens, ont étendu l'empire de la musique après la mort. De tous les beaux-arts, c'est celui qui agit le plus immédiatement sur l'âme. Les autres la dirigent vers telle ou telle idée; celui-là seul s'adresse à la source intime de l'existence et change en entier la disposition antérieure. Ce qu'on a dit de la grâce divine, qui tout à coup transforme les cœurs, peut, humainement parlant, s'appliquer à la puissance de la mélodie; et parmi les pressentiments de la vie à venir, ceux qui naissent de la musique ne sont point à dédaigner.
La gaieté même que la musique bouffe sait si bien exciter n'est point une gaieté vulgaire qui ne dise rien à l'imagination. Au fond de la joie qu'elle donne il y a des sensations poétiques, une rêverie agréable que les plaisanteries parlées ne sauraient jamais inspirer. La musique est un plaisir si passager, on le sent tellement s'échapper à mesure qu'on l'éprouve, qu'une impression mélancolique se mêle à la gaieté qu'elle cause; mais aussi, quand elle exprime la douleur, elle fait encore naître un sentiment doux. Le cœur bat plus vite en l'écoutant: la satisfaction que cause la régularité de la mesure, en rappelant la brièveté du temps, donne le besoin d'en jouir. Il n'y a plus de vide, il n'y a plus de silence autour de vous; la vie est remplie, le sang coule rapidement, vous sentez en vous-même le mouvement que donne une existence active, et vous n'avez point à craindre au dehors de vous les obstacles qu'elle rencontre.
La musique double l'idée que nous avons des facultés de notre âme; quand on l'entend, on se sent capable des plus nobles efforts. C'est par elle qu'on marche à la mort avec enthousiasme; elle a l'heureuse impuissance d'exprimer aucun sentiment bas, aucun artifice, aucun mensonge. Le malheur même, dans le langage de la musique, est sans amertume, sans déchirement, sans irritation. La musique soulève doucement le poids qu'on a presque toujours sur le cœur, quand on est capable d'affections sérieuses et profondes; ce poids qui se confond quelquefois avec le sentiment même de l'existence, tant que la douleur qu'il cause est habituelle: il semble qu'en écoutant des sons purs et délicieux on est prêt à saisir le secret du Créateur, à pénétrer le mystère de la vie. Aucune parole ne peut exprimer cette impression; car les paroles se traînent après les impressions primitives, comme les traducteurs en prose sur les pas des poëtes. Il n'y a que le regard qui puisse en donner quelque idée; le regard de ce qu'on aime, longtemps attaché sur nous, et pénétrant par degrés tellement dans votre cœur, qu'il faut à la fin baisser les yeux pour se dérober à un bonheur si grand: ainsi le rayon d'une autre vie consumerait l'être mortel qui voudrait le considérer fixement.
La justesse admirable de deux voix parfaitement d'accord produit, dans le duo des grands maîtres d'Italie, un attendrissement délicieux, mais qui ne pourrait se prolonger sans une sorte de douleur: c'est un bien-être trop grand pour la nature humaine; et l'âme vibre alors comme un instrument à l'unisson, que briserait une harmonie trop parfaite. Oswald était resté obstinément loin de Corinne pendant la première partie du concert; mais lorsque le duo commença, presque à demi-voix, accompagné par les instruments à vent qui faisaient entendre doucement des sons plus purs encore que la voix même, Corinne couvrit son visage de son mouchoir, et son émotion l'absorbait tout entière; elle pleurait sans souffrir, elle aimait sans rien craindre. Sans doute l'image d'Oswald était présente à son cœur; mais l'enthousiasme le plus noble se mêlait à cette image, et des pensées confuses erraient en foule dans son âme; il eût fallu borner ces pensées pour les rendre distinctes. On dit qu'un prophète, en une minute, parcourut sept régions différentes des cieux. Celui qui conçut ainsi tout ce qu'un instant peut renfermer avait sûrement entendu les accords d'une belle musique à côté de l'objet qu'il aimait. Oswald en sentit la puissance, son ressentiment s'apaisa par degrés. L'attendrissement de Corinne expliqua tout, justifia tout; il se rapprocha doucement, et Corinne l'entendit respirer auprès d'elle, dans le moment le plus enchanteur de cette musique céleste. C'en était trop; la tragédie la plus pathétique n'aurait pas excité dans son cœur autant de trouble que ce sentiment intime de l'émotion profonde qui les pénétrait tous deux en même temps, et que chaque instant, chaque son nouveau exaltait toujours davantage. Les paroles que l'on chante ne sont pour rien dans cette émotion; à peine quelques mots et d'amour et de mort dirigent-ils de temps en temps la réflexion; mais plus souvent le vague de la musique se prête à tous les mouvements de l'âme, et chacun croit retrouver dans cette mélodie, comme dans l'astre pur et tranquille de la nuit, l'image de ce qu'il souhaite sur la terre.
«Sortons, dit Corinne à lord Nelvil; je me sens près de m'évanouir.—Qu'avez-vous? lui dit Oswald avec inquiétude, vous pâlissez; venez à l'air avec moi, venez.» Et ils sortirent ensemble. Corinne était soutenue par le bras d'Oswald, et sentait ses forces revenir en s'appuyant sur lui. Ils s'approchèrent tous les deux d'un balcon; et Corinne vivement émue, dit à son ami: «Cher Oswald, je vais vous quitter pour huit jours.—Que dites-vous? interrompit-il.—Tous les ans, reprit-elle, à l'approche de la semaine sainte, je vais passer quelque temps dans un couvent de religieuses, pour me préparer à la solennité de Pâques.» Oswald n'opposa rien à ce dessein; il savait qu'à cette époque la plupart des dames romaines se livrent aux pratiques les plus sévères, sans pour cela s'occuper très-sérieusement de religion le reste de l'année; mais il se rappela que Corinne professait un culte différent du sien, et qu'ils ne pouvaient prier ensemble. «Que n'êtes-vous, s'écria-t-il, de la même religion, du même pays que moi!» Et puis il s'arrêta après avoir prononcé ce vœu. «Notre âme et notre esprit n'ont-ils pas la même patrie? répondit Corinne.—C'est vrai, répondit Oswald; mais je n'en sens pas moins avec douleur tout ce qui nous sépare.» Et cette absence de huit jours lui serrait tellement le cœur, que, les amis de Corinne étant venus la rejoindre, il ne prononça pas un mot de toute la soirée.
CHAPITRE III
Oswald alla le lendemain de bonne heure chez Corinne, inquiet de ce qu'elle lui avait dit. Sa femme de chambre vint au-devant de lui, et lui remit un billet de sa maîtresse, qui lui annonçait qu'elle s'était retirée dans le couvent le matin même, comme elle l'en avait prévenu, et qu'elle ne le reverrait qu'après le vendredi saint. Elle lui avouait qu'elle n'avait pas eu le courage de lui dire la veille qu'elle s'éloignait le lendemain. Oswald fut surpris comme par un coup inattendu. Cette maison, où il avait toujours vu Corinne, et qui était devenue si solitaire, lui causa l'impression la plus pénible. Il voyait là sa harpe, ses livres, ses dessins, tout ce qui l'entourait habituellement; mais elle n'y était plus. Un frisson douloureux s'empara d'Oswald: il se rappela la chambre de son père, et il fut forcé de s'asseoir, car il ne pouvait plus se soutenir.
«Il se pourrait donc, s'écria-t-il, que j'apprisse ainsi sa perte! Cet esprit si animé, ce cœur si vivant, cette figure si brillante de fraîcheur et de vie, pourraient être frappés par la foudre, et la tombe de la jeunesse serait aussi muette que celle des vieillards! Ah! quelle illusion que le bonheur! Quel moment dérobé à ce temps inflexible qui veille toujours sur sa proie! Corinne! Corinne! il ne fallait pas me quitter; c'était votre charme qui m'empêchait de réfléchir; tout se confondait dans ma pensée, ébloui que j'étais par les moments heureux que je passais avec vous; à présent me voilà seul, à présent je me retrouve, et toutes mes blessures vont se rouvrir.» Et il appelait Corinne avec une sorte de désespoir qu'on ne pouvait attribuer à une si courte absence, mais à l'angoisse habituelle de son cœur, que Corinne elle seule avait le pouvoir de soulager. La femme de chambre de Corinne rentra: elle avait entendu les gémissements d'Oswald; et touchée de ce qu'il regrettait ainsi sa maîtresse, elle lui dit: «Milord, je veux vous consoler en trahissant un secret de ma maîtresse; j'espère qu'elle me pardonnera. Venez dans sa chambre à coucher, vous y verrez votre portrait.—Mon portrait! s'écria-t-il.—Elle y a travaillé de mémoire, reprit Thérésine (c'était le nom de la femme de chambre de Corinne); elle s'est levée, depuis huit jours, à cinq heures du matin, pour l'avoir fini avant d'aller à son couvent.»
Oswald vit ce portrait, qui était très-ressemblant, et peint avec une grâce parfaite: ce témoignage de l'impression qu'il avait produite sur Corinne le pénétra de la plus douce émotion. En face de ce portrait il y avait un tableau charmant qui représentait la Vierge, et l'oratoire de Corinne était devant ce tableau. Ce mélange singulier d'amour et de religion se trouve chez la plupart des femmes italiennes, avec des circonstances beaucoup plus extraordinaires encore que dans l'appartement de Corinne; car, libre comme elle l'était, le souvenir d'Oswald ne s'unissait dans son âme qu'aux espérances et aux sentiments les plus purs: mais cependant placer ainsi l'image de celui qu'on aime vis-à-vis d'un emblème de la Divinité, et se préparer à la retraite dans un couvent par huit jours consacrés à tracer cette image, c'était un trait qui caractérisait les femmes italiennes en général plutôt que Corinne en particulier. Leur genre de dévotion suppose plus d'imagination et de sensibilité que de sérieux dans l'âme ou de sévérité dans les principes, et rien n'était plus contraire aux idées d'Oswald sur la manière de concevoir et de sentir la religion; néanmoins, comment aurait-il pu blâmer Corinne, dans le moment même où il recevait une si touchante preuve de son amour?