Il en coûte davantage pour quitter sa patrie, quand il faut traverser la mer pour s'en éloigner; tout est solennel dans un voyage dont l'Océan marque les premiers pas: il semble qu'un abîme s'entr'ouvre derrière vous, et que le retour pourrait devenir à jamais impossible. D'ailleurs, le spectacle de la mer fait toujours une impression profonde; elle est l'image de cet infini qui attire sans cesse la pensée, et dans lequel sans cesse elle va se perdre. Oswald, appuyé sur le gouvernail, et les regards fixés sur les vagues, était calme en apparence, car sa fierté et sa timidité réunies ne lui permettaient presque jamais de montrer, même à ses amis, ce qu'il éprouvait: mais des sentiments pénibles l'agitaient intérieurement. Il se rappelait le temps où le spectacle de la mer animait sa jeunesse, par le désir de fendre les flots à la nage, de mesurer sa force contre elle. «Pourquoi, se disait-il avec un regret amer, pourquoi me livrer sans relâche à la réflexion? Il y a tant de plaisir dans la vie active, dans ces exercices violents qui nous font sentir l'énergie de l'existence! La mort elle-même alors ne semble qu'un événement peut-être glorieux, subit au moins et que le déclin n'a point précédé. Mais cette mort qui vient sans que le courage l'ait cherchée, cette mort des ténèbres, qui vous enlève dans la nuit ce que vous avez de plus cher, qui méprise vos regrets, repousse votre bras, et vous oppose sans pitié les éternelles lois du temps et de la nature, cette mort inspire une sorte de mépris pour la destinée humaine, pour l'impuissance de la douleur, pour tous les vains efforts qui vont se briser contre la nécessité.
Tels étaient les sentiments qui tourmentaient Oswald; et ce qui caractérisait le malheur de sa situation, c'était la vivacité de la jeunesse unie aux pensées d'un autre âge. Il s'identifiait avec les idées qui avaient dû occuper son père dans les derniers temps de sa vie, et il portait l'ardeur de vingt-cinq ans dans les réflexions mélancoliques de la vieillesse. Il était lassé de tout, et regrettait cependant le bonheur, comme si les illusions lui étaient restées. Ce contraste, entièrement opposé aux volontés de la nature, qui met de l'ensemble et de la gradation dans le cours naturel des choses, jetait du désordre au fond de l'âme d'Oswald; mais ses manières extérieures avaient toujours beaucoup de douceur et d'harmonie, et sa tristesse, loin de lui donner de l'humeur, lui inspirait encore plus de condescendance et de bonté pour les autres.
Deux ou trois fois, dans le passage de Harwich à Embden, la mer menaça d'être orageuse; lord Nelvil conseillait les matelots, rassurait les passagers; et quand il servait lui-même à la manœuvre, quand il prenait pour un moment la place du pilote, il y avait dans tout ce qu'il faisait une adresse et une force qui ne devaient pas être considérées comme le simple effet de la souplesse et de l'agilité du corps, car l'âme se mêle à tout.
Quand il fallut se séparer, tout l'équipage se pressait autour d'Oswald pour prendre congé de lui; ils le remerciaient tous de mille petits services qu'il leur avait rendus dans la traversée, et dont il ne se souvenait plus. Une fois c'était un enfant dont il s'était occupé longtemps; plus souvent un vieillard dont il avait soutenu les pas, quand le vent agitait le vaisseau. Une telle absence de personnalité ne s'était peut-être jamais rencontrée; sa journée se passait sans qu'il en prît aucun moment pour lui-même; il l'abandonnait aux autres par mélancolie et par bienveillance. En le quittant, les matelots lui dirent tous en même temps: Mon cher seigneur, puissiez-vous être plus heureux! Oswald n'avait pas exprimé cependant une seule fois sa peine, et les hommes d'une autre classe, qui avaient fait le trajet avec lui, ne lui en avaient pas dit un mot. Mais les gens du peuple, à qui leurs supérieurs se confient rarement, s'habituent à découvrir les sentiments autrement que par la parole; ils vous plaignent quand vous souffrez, quoiqu'ils ignorent la cause de vos chagrins, et leur pitié spontanée est sans mélange de blâme ou de conseil.
CHAPITRE II
Voyager est, quoi qu'on en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie. Lorsque vous vous trouvez bien dans quelque ville étrangère, c'est que vous commencez à vous y faire une patrie; mais traverser des pays inconnus, entendre parler un langage que vous comprenez à peine, voir des visages humains sans relation avec votre passé ni avec votre avenir, c'est de la solitude et de l'isolement sans repos et sans dignité; car cet empressement, cette hâte pour arriver là où personne ne vous attend, cette agitation dont la curiosité est la seule cause, vous inspirent peu d'estime pour vous-même, jusqu'au moment où les objets nouveaux deviennent un peu anciens, et créent autour de vous quelques doux liens de sentiment et d'habitude.
Oswald éprouva donc un redoublement de tristesse en traversant l'Allemagne pour se rendre en Italie. Il fallait alors, à cause de la guerre, éviter la France et les environs de la France; il fallait aussi s'éloigner des armées, qui rendaient les routes impraticables. Cette nécessité de s'occuper des détails matériels du voyage, de prendre chaque jour, et presque à chaque instant, une résolution nouvelle, était tout à fait insupportable à lord Nelvil. Sa santé, loin de s'améliorer, l'obligeait souvent à s'arrêter, lorsqu'il eût voulu se hâter d'arriver, ou du moins de partir. Il crachait le sang, et se soignait le moins qu'il était possible, car il se croyait coupable, et s'accusait lui-même avec une trop grande sévérité. Il ne voulait vivre encore que pour défendre son pays. «La patrie, se disait-il, n'a-t-elle pas sur nous quelques droits paternels? mais il faut pouvoir la servir utilement; il ne faut pas lui offrir l'existence débile que je traîne, allant demander au soleil quelques principes de vie pour lutter contre mes maux. Il n'y a qu'un père qui vous recevrait dans un tel état, et vous aimerait d'autant plus que vous seriez plus délaissé par la nature ou par le sort.»
Lord Nelvil s'était flatté que la variété continuelle des objets extérieurs détournerait un peu son imagination de ses idées habituelles; mais il fut bien loin d'en éprouver d'abord cet heureux effet. Il faut, après un grand malheur, se familiariser de nouveau avec tout ce qui vous entoure; s'accoutumer aux visages que l'on revoit, à la maison où l'on demeure, aux habitudes journalières qu'on doit reprendre: chacun de ces efforts est une secousse pénible, et rien ne les multiplie comme un voyage.
Le seul plaisir de lord Nelvil était de parcourir les montagnes du Tyrol sur un cheval écossais qu'il avait emmené avec lui, et qui, comme les chevaux de ce pays, galopait en gravissant les hauteurs; il s'écartait de la grande route pour passer par les sentiers les plus escarpés. Les paysans étonnés s'écriaient d'abord avec effroi, en le voyant ainsi sur le bord des abîmes; puis ils battaient des mains en admirant son adresse, son agilité, son courage. Oswald aimait assez l'émotion du danger: elle soulève le poids de la douleur; elle réconcilie un moment avec cette vie qu'on a reconquise, et qu'il est si facile de perdre.