«Loin qu'une religion simple et sévère dessèche le cœur, j'aurais pensé avant de vous connaître, Corinne, qu'elle seule pouvait concentrer et perpétuer les affections. J'ai vu la conduite la plus austère et la plus pure développer dans un homme une inépuisable tendresse; j'ai l'ai vu conserver jusque dans la vieillesse une virginité d'âme que les orages des passions et les fautes qu'elles font commettre auraient nécessairement flétrie. Sans doute le repentir est une belle chose, et j'ai besoin plus que personne de croire à son efficacité; mais le repentir qui se répète fatigue l'âme, ce sentiment ne régénère qu'une fois. C'est la rédemption qui s'accomplit au fond de notre âme; et ce grand sacrifice ne peut se renouveler. Quand la faiblesse humaine s'y accoutume, elle perd la force d'aimer: car il faut de la force pour aimer, du moins avec constance.

«Je ferai des objections du même genre à ce culte plein de splendeur qui, selon vous, agit si vivement sur l'imagination; je crois l'imagination modeste et retirée comme le cœur; les émotions qu'on lui commande sont moins puissantes que celles qui naissent d'elle-même. J'ai vu dans les Cévennes un ministre protestant qui prêchait, vers le soir, dans le fond des montagnes. Il invoquait les tombeaux des Français bannis et proscrits par leurs frères, et dont les cendres avaient été rapportées dans ces lieux; il promettait à leurs amis qu'ils les retrouveraient dans un meilleur monde; il disait qu'une vie vertueuse nous assurait ce bonheur; il disait: Faites du bien aux hommes, pour que Dieu cicatrise dans votre cœur la blessure de la douleur. Il s'étonnait de l'inflexibilité, de la dureté que l'homme d'un jour montre à l'homme d'un jour comme lui, et s'emparait de cette terrible pensée de la mort, que les vivants ont conçue, mais qu'ils n'épuiseront jamais. Enfin il n'annonçait rien qui ne fût touchant et vrai: c'étaient des paroles parfaitement en harmonie avec la nature. Le torrent qu'on entendait dans l'éloignement, la lumière scintillante des étoiles semblaient exprimer la même pensée sous une autre forme. La magnificence de la nature était là, cette magnificence, la seule qui donne des fêtes sans offenser l'infortune; et toute cette imposante simplicité remuait l'âme bien plus profondément que des cérémonies éclatantes.»

Le surlendemain de cet entretien, le jour de Pâques, Corinne et lord Nelvil étaient ensemble sur la place de Saint-Pierre, au moment où le pape s'avance sur le balcon le plus élevé de l'église, et demande au ciel la bénédiction qu'il va répandre sur la terre; lorsqu'il prononce ces mots: urbi et orbi (à la ville et au monde), tout le peuple rassemblé se jette à genoux; et Corinne et lord Nelvil sentirent, par l'émotion qu'ils éprouvèrent en ce moment, que tous les cultes se ressemblent. Le sentiment religieux unit intimement les hommes entre eux, quand l'amour-propre et le fanatisme n'en font pas un objet de jalousie et de haine. Prier ensemble, dans quelque langue, dans quelque rite que ce soit, c'est la plus touchante fraternité d'espérance et de sympathie que les hommes puissent contracter sur cette terre.

CHAPITRE VI

Le jour de Pâques s'était passé, et Corinne ne parlait point d'accomplir sa promesse, en confiant son histoire à lord Nelvil. Blessé de ce silence, il dit un jour devant elle qu'on vantait beaucoup les beautés de Naples, et qu'il avait envie d'y aller. Corinne, pénétrant à l'instant ce qui se passait dans son âme, lui proposa de faire le voyage avec lui. Elle se flattait de reculer les aveux qu'il exigeait d'elle, en lui donnant cette preuve d'amour qui devait le satisfaire. Et d'ailleurs elle pensait que s'il l'emmenait, c'était sans doute parce qu'il avait dessein de lui consacrer sa vie. Elle attendait donc avec anxiété ce qu'il dirait, et ses regards, presque suppliants, lui demandaient une réponse favorable. Oswald ne put y résister; il avait d'abord été surpris de cette offre, et de la simplicité avec laquelle Corinne la faisait; il hésita quelque temps à l'accepter; mais en voyant le trouble de son amie, l'agitation de son sein, ses yeux remplis de larmes, il consentit à partir avec elle, sans se rendre compte à lui-même de l'importance d'une telle résolution. Corinne fut au comble de la joie, car son cœur se fia tout à fait, dans ce moment, au sentiment d'Oswald.

Le jour fut pris, et la douce perspective de voyager ensemble fit disparaître toute autre idée. Ils s'amusèrent à ordonner les détails de ce voyage, et il n'y avait pas un de ces détails qui ne fût une source de plaisir. Heureuse disposition de l'âme, où tous les arrangements de la vie ont un charme particulier en se rattachant à quelque espérance du cœur! Il ne vient que trop tôt, le moment où l'existence fatigue dans chacune de ses heures comme dans son ensemble, où chaque matin exige un travail pour supporter le réveil et conduire le jour jusqu'au soir.

Au moment où lord Nelvil sortait de chez Corinne, afin de tout préparer pour leur départ, le comte d'Erfeuil y arriva, et apprit d'elle le projet qu'ils venaient d'arrêter ensemble. «Y pensez-vous? lui dit-il; quoi! vous mettre en route avec lord Nelvil sans qu'il soit votre époux, sans qu'il vous ait promis de l'être! et que deviendrez-vous s'il vous abandonne?—Ce que je deviendrais, répondit Corinne, dans toutes les situations de la vie, s'il cessait de m'aimer: la plus malheureuse personne du monde.—Oui; mais si vous n'avez rien fait qui vous compromette, vous resterez, vous, tout entière.—Moi tout entière, s'écria Corinne, quand le plus profond sentiment de ma vie serait flétri! quand mon cœur serait brisé!—Le public ne le saurait pas, et vous pourriez, en dissimulant, ne rien perdre dans l'opinion.—Et pourquoi ménager cette opinion, répondit Corinne, si ce n'est pour avoir un charme de plus aux yeux de ce qu'on aime?—On cesse d'aimer, reprit le comte d'Erfeuil, mais l'on ne cesse pas de vivre au milieu de la société, et d'avoir besoin d'elle.—Ah! si je pouvais penser, répondit Corinne, qu'il arrivera, le jour où l'affection d'Oswald ne serait pas tout pour moi dans ce monde; si je pouvais le penser, j'aurais déjà cessé de l'aimer. Qu'est-ce donc que l'amour quand il prévoit, quand il calcule le moment où il n'existera plus? S'il y a quelque chose de religieux dans ce sentiment, c'est parce qu'il fait disparaître tous les autres intérêts, et se complaît, comme la dévotion, dans le sacrifice entier de soi-même.

—Que me dites-vous là? reprit le comte d'Erfeuil; une personne d'esprit comme vous peut-elle se remplir la tête de pareilles folies! C'est notre avantage, à nous autres hommes, que les femmes pensent comme vous: nous avons alors bien plus d'ascendant sur elles; mais il ne faut pas que votre supériorité soit perdue, il faut qu'elle vous serve à quelque chose.—Me servir! dit Corinne; ah! je lui dois beaucoup, si elle me fait mieux sentir tout ce qu'il y a de touchant et de généreux dans le caractère de lord Nelvil.

—Lord Nelvil est un homme tout comme un autre, reprit le comte d'Erfeuil; il retournera dans son pays, suivra sa carrière, il sera raisonnable enfin; et vous exposez imprudemment votre réputation en allant à Naples avec lui.—J'ignore les intentions de lord Nelvil, dit Corinne, et peut-être aurais-je mieux fait d'y réfléchir avant de l'aimer; mais, à présent, qu'importe un sacrifice de plus! ma vie ne dépend-elle pas toujours de son sentiment pour moi? Je trouve, au contraire, quelque douceur à ne me laisser aucune ressource: il n'en est jamais quand le cœur est blessé; néanmoins le monde peut quelquefois croire qu'il vous en reste, et j'aime à penser que, même sous ce rapport, mon malheur serait complet si lord Nelvil se séparait de moi.—Et sait-il à quel point vous vous compromettez pour lui? continua le comte d'Erfeuil.—J'ai pris grand soin de le lui dissimuler, répondit Corinne; et, comme il ne connaît pas bien les usages de ce pays, j'ai pu lui exagérer un peu la facilité qu'ils donnent. Je vous demande votre parole de ne pas lui dire un mot à cet égard; je veux qu'il soit libre, et toujours libre dans ses relations avec moi: il ne peut faire mon bonheur par aucun genre de sacrifice. Le sentiment qui me rend heureuse est la fleur de la vie, et ni la bonté ni la délicatesse ne pourraient la ranimer si elle venait à se flétrir. Je vous en conjure donc, mon cher comte, ne vous mêlez pas de ma destinée; rien de ce que vous savez sur les affections du cœur ne peut me convenir. Ce que vous dites est sage, bien raisonné, fort applicable aux situations comme aux personnes ordinaires; mais vous me feriez très-innocemment un mal affreux, en voulant juger mon caractère d'après ces grandes divisions communes, pour lesquelles il y a des maximes toutes faites. Je souffre, je jouis, je sens à ma manière; et ce serait moi seule qu'il faudrait observer, si l'on voulait influer sur mon bonheur.»

L'amour-propre du comte d'Erfeuil était un peu blessé de l'inutilité de ses conseils, et de la grande marque d'amour que Corinne donnait à lord Nelvil; il savait bien qu'il n'était pas aimé d'elle; il savait également qu'Oswald l'était; mais il lui était désagréable que tout cela fût constaté si publiquement. Il y a toujours dans le succès d'un homme auprès d'une femme quelque chose qui déplaît, même aux meilleurs amis de cet homme. «Je vois que je n'y peux rien, dit le comte d'Erfeuil; mais quand vous serez bien malheureuse, vous vous souviendrez de moi: en attendant, je vais quitter Rome; puisque ni vous ni lord Nelvil n'y serez plus, je m'y ennuierais trop en votre absence; je vous reverrai sûrement l'un et l'autre en Écosse ou en Italie, car j'ai pris goût aux voyages, en attendant mieux. Pardonnez-moi mes conseils, charmante Corinne, et croyez toujours à mon dévouement.» Corinne le remercia, et se sépara de lui avec un sentiment de regret. Elle l'avait connu en même temps qu'Oswald, et ce souvenir formait entre elle et lui des liens qu'elle n'aimait pas à voir brisés. Elle se conduisit comme elle l'avait annoncé au comte d'Erfeuil. Quelques inquiétudes troublèrent un moment la joie avec laquelle lord Nelvil avait accepté le projet du voyage: il craignait que le départ pour Naples ne pût faire tort à Corinne, et voulait obtenir d'elle son secret avant ce départ, pour savoir avec certitude s'ils n'étaient point séparés par quelque obstacle invincible: mais elle lui déclara qu'elle ne s'expliquerait qu'à Naples, et lui fit doucement illusion sur ce qu'on pourrait dire du parti qu'elle prenait. Oswald se prêtait à cette illusion: l'amour, dans un caractère incertain et faible, trompe à demi, la raison éclaire à demi, et c'est l'émotion présente qui décide laquelle des deux moitiés sera le tout. L'esprit de lord Nelvil était singulièrement étendu et pénétrant, mais il ne se jugeait bien lui-même que dans le passé. Sa situation actuelle ne s'offrait jamais à lui que confusément. Susceptible tout à la fois d'entraînement et de remords, de passions et de timidité, ces contrastes ne lui permettaient de se connaître que quand l'événement avait décidé du combat qui se passait en lui.