E non udite ancor come risuona

Il roco ed alto fremito marino?

Et n'entendez-vous pas encore comme retentit le frémissement rauque et profond de la mer? Ce mouvement sans but, cette force sans objet, qui se renouvelle pendant l'éternité, sans que nous puissions connaître ni sa cause ni sa fin, nous attire sur le rivage, où ce grand spectacle s'offre à nos regards; et l'on éprouve comme un besoin mêlé de terreur de s'approcher des vagues, et d'étourdir sa pensée par leur tumulte.

Vers le soir tout se calma. Corinne et lord Nelvil se promenèrent lentement et avec délices dans la campagne. Chaque pas, en pressant les fleurs, faisait sortir des parfums de leur sein. Les rossignols venaient se reposer plus volontiers sur les arbustes qui portaient les roses. Ainsi les chants les plus purs se réunissaient aux odeurs les plus suaves; tous les charmes de la nature s'attiraient mutuellement: mais ce qui est surtout ravissant et inexprimable, c'est la douceur de l'air qu'on respire. Quand on contemple un beau site dans le Nord, le climat, qui se fait sentir, trouble toujours un peu le plaisir qu'on pourrait goûter. C'est comme un son faux dans un concert, que ces petites sensations de froid et d'humidité qui détournent plus ou moins votre attention de ce que vous voyez; mais, en approchant de Naples, vous éprouvez un bien-être si parfait, une si grande amitié de la nature pour vous, que rien n'altère les sensations agréables qu'elle vous cause. Tous les rapports de l'homme, dans nos climats, sont avec la société. La nature, dans les pays chauds, met en relation avec les objets extérieurs, et les sentiments s'y répandent doucement au dehors. Ce n'est pas que le Midi n'ait aussi sa mélancolie; dans quels lieux la destinée de l'homme ne produit-elle pas cette impression! Mais il n'y a dans cette mélancolie ni mécontentement, ni anxiété, ni regret. Ailleurs, c'est la vie qui, telle qu'elle est, ne suffit pas aux facultés de l'âme; ici, ce sont les facultés de l'âme qui ne suffisent pas à la vie, et la surabondance des sensations inspire une rêveuse indolence, dont on se rend à peine compte en l'éprouvant.

Pendant la nuit, des mouches luisantes se montraient dans les airs; on eût dit que la montagne étincelait, et que la terre brûlante laissait échapper quelques-unes de ses flammes. Ces mouches volaient à travers les arbres, se reposaient quelquefois sur les feuilles, et le vent balançait ces petites étoiles, et variait de mille manières leurs lumières incertaines. Le sable aussi contenait un grand nombre de petites pierres ferrugineuses qui brillaient de toutes parts; c'était la terre de feu, conservant encore dans son sein les traces du soleil dont les rayons venaient de l'échauffer. Il y a tout à la fois dans cette nature une vie et un repos qui satisfont en entier les vœux divers de l'existence. Corinne se livrait au charme de cette soirée, s'en pénétrait avec joie; Oswald ne pouvait cacher son émotion. Plusieurs fois il serra Corinne contre son cœur, plusieurs fois il s'éloigna, puis revint, puis s'éloigna de nouveau, pour respecter celle qui devait être la compagne de sa vie. Corinne ne pensait point aux dangers qui auraient pu l'alarmer; car telle était son estime pour Oswald, que, s'il lui avait demandé le don entier de son être, elle n'eût pas douté que cette prière ne fût le serment solennel de l'épouser; mais elle était bien aise qu'il triomphât de lui-même, et l'honorât par ce sacrifice; et il y avait dans son âme cette plénitude de bonheur et d'amour qui ne permet pas de former un désir de plus. Oswald était bien loin de ce calme: il se sentait embrasé par les charmes de Corinne. Une fois il embrassa ses genoux avec violence, et semblait avoir perdu tout empire sur sa passion; mais Corinne le regarda avec tant de douceur et de crainte, elle semblait tellement reconnaître son pouvoir, en lui demandant de n'en pas abuser, que cette humble défense lui inspira plus de respect que toute autre.

Ils aperçurent alors dans la mer le reflet d'un flambeau qu'une main inconnue portait sur le rivage, en se rendant secrètement dans la maison voisine. «Il va voir celle qu'il aime, dit Oswald.—Oui, répondit Corinne.—Et pour moi, reprit Oswald, le bonheur de ce jour va finir.» Les regards de Corinne, élevés vers le ciel en cet instant, se remplirent de larmes. Oswald craignit de l'avoir offensée, et se prosterna devant elle pour obtenir le pardon de l'amour qui l'entraînait. «Non, lui dit Corinne, en lui tendant la main et l'invitant à s'en retourner ensemble; non, Oswald, j'en suis assurée, vous respecterez celle qui vous aime. Vous le savez, une simple prière de vous serait toute-puissante; c'est donc vous qui répondez de moi; c'est vous qui me refuseriez à jamais pour votre épouse si vous me rendiez indigne de l'être.—Eh bien, répondit Oswald, puisque vous croyez à ce cruel empire de votre volonté sur mon cœur, d'où vient, Corinne, d'où vient donc votre tristesse?—Hélas! reprit-elle, je me disais que ces moments que je passe avec vous à présent étaient les plus heureux de ma vie: et comme je tournais mes regards vers le ciel pour l'en remercier, je ne sais par quel hasard une superstition de mon enfance s'est ranimée dans mon cœur. La lune, que je contemplais, s'est couverte d'un nuage, et l'aspect de ce nuage était funeste. J'ai toujours trouvé que le ciel avait une expression, tantôt paternelle, tantôt irritée; et je vous le dis, Oswald, ce soir il condamnait notre amour.—Chère amie, répondit lord Nelvil, les seuls augures de la vie de l'homme, ce sont ses actions, bonnes ou mauvaises; et n'ai-je pas, ce soir même, immolé mes plus ardents désirs à un sentiment de vertu?—Eh bien, tant mieux si vous n'êtes pas compris dans ce présage, reprit Corinne; en effet, il se peut que ce ciel orageux n'ait menacé que moi.»

CHAPITRE II

Ils arrivèrent à Naples, de jour, au milieu de cette immense population qui est si animée et si oisive tout à la fois; ils traversèrent d'abord la rue de Tolède, et virent les lazzaroni couchés sur les pavés, ou retirés dans un panier d'osier qui leur sert d'habitation jour et nuit. Cet état sauvage qui se voit là, mêlé avec la civilisation, a quelque chose de très-original. Il en est, parmi ces hommes, qui ne savent pas même leur propre nom, et vont à confesse avouer des péchés anonymes, ne pouvant dire comment s'appelle celui qui les a commis. Il existe à Naples une grotte sous terre, où des milliers de lazzaroni passent leur vie, en sortant seulement à midi pour voir le soleil, et dormant le reste du jour, pendant que leurs femmes filent. Dans les climats où le vêtement et la nourriture sont si faciles, il faudrait un gouvernement très-indépendant et très-actif pour donner à la nation une émulation suffisante; car il est si aisé pour le peuple de subsister matériellement à Naples, qu'il peut se passer du genre d'industrie nécessaire ailleurs pour gagner sa vie. La paresse et l'ignorance, combinées avec l'air volcanique qu'on respire dans ce séjour, doivent produire la férocité quand les passions sont excitées; mais ce peuple n'est pas plus méchant qu'un autre. Il a de l'imagination, ce qui pourrait être le principe d'actions désintéressées; et avec cette imagination on le conduirait au bien, si ses institutions politiques et religieuses étaient bonnes.

On voit des Calabrois qui se mettent en marche pour aller cultiver les terres, avec un joueur de violon à leur tête, et dansant de temps en temps pour se reposer de marcher. Il y a tous les ans, près de Naples, une fête consacrée à la Madone de la grotte, dans laquelle les jeunes filles dansent au son du tambourin et des castagnettes; et il n'est pas rare qu'elles fassent mettre pour condition, dans leur contrat de mariage, que leurs époux les conduiront tous les ans à cette fête. On voit à Naples, sur le théâtre, un acteur de quatre-vingts ans, qui, depuis soixante ans, fait rire les Napolitains, dans leur rôle comique national, le polichinelle. Se représente-t-on ce que sera l'immortalité de l'âme pour un homme qui remplit ainsi sa longue vie? Le peuple de Naples n'a d'autre idée du bonheur que le plaisir; mais l'amour du plaisir vaut encore mieux qu'un égoïsme aride.

Il est vrai que c'est le peuple du monde qui aime le plus l'argent: si vous demandez à un homme du peuple votre chemin dans la rue, il tend la main après avoir fait un signe, car ils sont plus paresseux pour les paroles que pour les gestes. Mais leur goût pour l'argent n'est point méthodique ni réfléchi; ils le dépensent aussitôt qu'ils le reçoivent. Si l'argent s'introduisait chez les sauvages, les sauvages le demanderaient comme cela. Ce qui manque le plus à cette nation en général, c'est le sentiment de la dignité. Ils font des actions généreuses et bienveillantes par bon cœur plutôt que par principe; car leur théorie, en tout genre, ne vaut rien, et l'opinion, en ce pays, n'a point de force. Mais lorsque des hommes ou des femmes échappent à cette anarchie morale, leur conduite est plus remarquable en elle-même, et plus digne d'admiration que partout ailleurs, puisque rien, dans les circonstances extérieures, ne favorise la vertu; on la prend tout entière dans son âme. Les lois ni les mœurs ne récompensent ni ne punissent. Celui qui est vertueux est d'autant plus héroïque qu'il n'en est pour cela ni plus considéré ni plus recherché.