CHAPITRE II
Oswald cessa de parler pendant quelques instants; Corinne écoutait son récit avec une telle avidité, qu'elle se tut aussi, dans la crainte de retarder le moment où il reprendrait la parole. «Je serais heureux, continua-t-il, si mes rapports avec madame d'Arbigny avaient fini alors, si j'étais resté près de mon père, et si je n'avais pas remis le pied sur la terre de France! Mais la fatalité, c'est-à-dire peut-être la faiblesse de mon caractère, a pour jamais empoisonné ma vie: oui, pour jamais, chère amie, même auprès de vous.
«Je passai près d'une année en Écosse avec mon père, et notre tendresse l'un pour l'autre devint chaque jour plus intime; je pénétrai dans le sanctuaire de cette âme céleste, et je trouvais dans l'amitié qui m'unissait à lui ces sympathies du sang dont les liens mystérieux tiennent à tout notre être. Je recevais des lettres de Raimond pleines d'affection: il me racontait les difficultés qu'il trouvait à dénaturer sa fortune pour venir me joindre; mais sa persévérance dans ce projet était la même. Je l'aimais toujours; mais quel ami pouvais-je comparer à mon père! Le respect qu'il m'inspirait ne gênait pas ma confiance. J'avais foi aux paroles de mon père comme à un oracle, et les incertitudes qui sont malheureusement dans mon caractère cessaient toujours dès qu'il avait parlé. Le ciel nous a formés, dit un écrivain anglais, pour l'amour de ce qui est vénérable. Mon père n'a pas su, il n'a pu savoir à quel point je l'aimais, et ma fatale conduite a dû l'en faire douter. Cependant il a eu pitié de moi; il m'a plaint, en mourant, de la douleur que me causerait sa perte. Ah! Corinne, j'avance dans ce triste récit; soutenez mon courage, j'en ai besoin.—Cher ami, lui dit Corinne, trouvez quelque douceur à montrer votre âme si noble et si sensible devant la personne du monde qui vous admire et vous chérit le plus.
—Il m'envoya pour ses affaires à Londres, reprit lord Nelvil, et je le quittai lorsque je ne devais plus le revoir, sans qu'aucun frémissement m'avertît de mon malheur. Il fut plus aimable que jamais dans nos derniers entretiens: on dirait que l'âme des justes donne, comme les fleurs, plus de parfums vers le soir. Il m'embrassa les larmes aux yeux: il me disait souvent qu'à son âge tout était solennel; mais moi je croyais à sa vie comme à la mienne: nos âmes s'entendaient si bien, il était si jeune pour aimer, que je ne songeais pas à sa vieillesse. La confiance comme la crainte sont inexplicables dans les affections vives. Mon père m'accompagna cette fois jusqu'au seuil de la porte de son château que j'ai revu depuis désert et dévasté comme mon triste cœur.
«Il n'y avait pas huit jours que j'étais à Londres, quand je reçus de madame d'Arbigny la fatale lettre dont j'ai retenu chaque mot: «Hier 10 août, me disait-elle, mon frère a été massacré aux Tuileries en défendant son roi. Je suis proscrite comme sa sœur, et obligée de me cacher pour échapper à mes persécuteurs. Le comte Raimond avait pris toute ma fortune avec la sienne, pour la faire passer en Angleterre: l'avez-vous déjà reçue? ou savez-vous à qui il l'a confiée pour vous la remettre? Je n'ai qu'un mot de lui, écrit du château même, au moment où il a su qu'on se disposait à l'attaquer, et ce mot me dit seulement de m'adresser à vous pour tout savoir. Si vous pouviez venir ici pour m'emmener, vous me sauveriez peut-être la vie; car les Anglais voyagent librement encore en France, et moi je ne puis obtenir de passe-port: le nom de mon frère me rend suspecte. Si la malheureuse sœur de Raimond vous intéresse assez pour venir la chercher, vous saurez à Paris, chez M. de Maltigues, mon parent, le lieu de ma retraite. Mais si vous avez la généreuse intention de me secourir, ne perdez pas un instant pour l'accomplir; car on dit que la guerre peut éclater d'un jour à l'autre entre nos deux pays.»
«Représentez-vous l'effet que cette lettre produisit sur moi. Mon ami massacré, sa sœur au désespoir, et leur fortune, disait-elle, entre mes mains, bien que je n'en eusse pas reçu la moindre nouvelle. Ajoutez à ces circonstances le danger de madame d'Arbigny, et l'idée qu'elle avait que je pouvais la servir en allant la chercher. Il ne me parut pas possible d'hésiter; et je partis à l'instant, en envoyant un courrier à mon père, qui lui portait la lettre que je venais de recevoir, et la promesse qu'avant quinze jours je serais revenu. Par un hasard vraiment cruel, l'homme que j'envoyai tomba malade en route, et la seconde lettre que j'écrivis à mon père, de Douvres, lui parvint avant la première. Il sut ainsi mon départ sans en connaître les motifs; et, quand l'explication lui arriva, il avait pris sur ce voyage une inquiétude qui ne se dissipa point.
«J'arrivai à Paris en trois jours; j'y appris que madame d'Arbigny s'était retirée dans une ville de province, à soixante lieues, et je continuai ma route pour aller l'y rejoindre. Nous éprouvâmes l'un et l'autre une profonde émotion en nous revoyant: elle était, dans son malheur, beaucoup plus aimable qu'auparavant, parce qu'il y avait dans ses manières moins d'art et de contrainte. Nous pleurâmes ensemble son noble frère et les désastres publics. Je m'informai avec anxiété de sa fortune: elle me dit qu'elle n'en avait aucune nouvelle; mais, peu de jours après, j'appris que le banquier auquel le comte Raimond l'avait confiée la lui avait rendue; et, ce qui est singulier, je l'appris par un négociant de la ville où nous étions, qui me le dit par hasard, et m'assura que madame d'Arbigny n'avait jamais dû en être véritablement inquiète. Je n'y compris rien, et j'allai chez madame d'Arbigny pour lui demander ce que cela signifiait. Je trouvai chez elle un de ses parents, M. de Maltigues, qui me dit, avec une promptitude et un sang-froid remarquables, qu'il arrivait à l'instant même de Paris pour apporter à madame d'Arbigny la nouvelle du retour du banquier qu'elle croyait parti pour l'Angleterre, et dont elle n'avait pas entendu parler depuis un mois. Madame d'Arbigny confirma ce qu'il disait, et je la crus; mais, en me rappelant qu'elle a constamment trouvé des prétextes pour ne pas me montrer le prétendu billet de son frère, dont elle me parlait dans sa lettre, j'ai compris, depuis, qu'elle s'était servie d'une ruse pour m'inquiéter sur sa fortune.
«Au moins est-il vrai qu'elle était riche, et que dans son désir de m'épouser il ne se mêlait aucun motif intéressé; mais le grand tort de madame d'Arbigny était de faire une entreprise du sentiment, de mettre de l'adresse là où il suffisait d'aimer, et de dissimuler sans cesse, quand il eût mieux valu montrer tout simplement ce qu'elle éprouvait; car elle m'aimait alors autant qu'on peut aimer quand on combine ce qu'on fait, presque même ce que l'on pense, et que l'on conduit les relations du cœur comme des intrigues politiques.
«La tristesse de madame d'Arbigny ajoutait encore à ses charmes extérieurs, et lui donnait une expression touchante qui me plaisait extrêmement. Je lui avais formellement déclaré que je ne me marierais point sans le consentement de mon père; mais je ne pouvais m'empêcher de lui exprimer les transports que sa figure séduisante excitait en moi; et comme il entrait dans ses projets de me captiver à tout prix, je crus entrevoir qu'elle n'était pas invariablement résolue à repousser mes désirs; et maintenant que je me retrace ce qui s'est passé entre nous, il me semble qu'elle hésitait par des motifs étrangers à l'amour, et que ses combats apparents étaient des délibérations secrètes. Je me trouvais seul avec elle tout le jour; et, malgré les résolutions que la délicatesse m'inspirait, je ne pus résister à mon entraînement, et madame d'Arbigny m'imposa tous les devoirs en m'accordant tous les droits; elle me montra plus de douleur et de remords que peut-être elle n'en avait réellement et me lia fortement à son sort par son repentir même. Je voulais le mener en Angleterre avec moi, la faire connaître à mon père, et le conjurer de consentir à mon union avec elle; mais elle se refusait à quitter la France sans que je fusse son époux. Peut-être avait-elle raison en cela; mais, sachant bien de tout temps que je ne pouvais me résoudre à l'épouser sans l'aveu de mon père, elle avait tort dans les moyens qu'elle prenait, et pour ne pas partir, et pour me retenir, malgré les devoirs qui me rappelaient en Angleterre.
«Quand la guerre fut déclarée entre les deux pays, mon désir de quitter la France devint plus vif, et les obstacles qu'y opposait madame d'Arbigny se multiplièrent. Tantôt elle ne pouvait obtenir un passe-port; tantôt, si je voulais partir seul, elle m'assurait qu'elle serait compromise en restant en France après mon départ, parce qu'on la soupçonnerait d'être en correspondance avec moi. Cette femme, si douce, si mesurée, se livrait par moments à des accès de désespoir qui bouleversaient entièrement mon âme; elle employait les attraits de sa figure et les grâces de son esprit pour me plaire, et sa douleur pour m'intimider.