«Ma belle-mère était presque aussi importunée de mes idées que de mes actions; il ne lui suffisait pas que je menasse la même vie qu'elle, il fallait encore que ce fût par les mêmes motifs, car elle voulait que les facultés qu'elle n'avait pas fussent considérées seulement comme une maladie. Nous vivions assez près du bord de la mer, et le vent du nord se faisait sentir souvent dans notre château; je l'entendais siffler la nuit à travers les longs corridors de notre demeure, et le jour il favorisait merveilleusement notre silence quand nous étions réunies. Le temps était humide et froid; je ne pouvais presque jamais sortir sans éprouver une sensation douloureuse: il y avait dans la nature quelque chose d'hostile, qui me faisait regretter amèrement sa bienfaisance et sa douceur en Italie.
«Nous rentrions l'hiver dans la ville, si c'est une ville, toutefois, qu'un lieu où il n'y a ni spectacle, ni édifice, ni musique, ni tableaux; c'était un rassemblement de commérages, une collection d'ennuis tout à la fois divers et monotones.
«La naissance, le mariage et la mort composaient toute l'histoire de notre société, et ces trois événements différaient là moins qu'ailleurs. Représentez-vous ce que c'était pour une Italienne comme moi, que d'être assise autour d'une table à thé plusieurs heures par jour après dîner, avec la société de ma belle-mère. Elle était composée de sept femmes, les plus graves de la province; deux d'entre elles étaient des demoiselles de cinquante ans, timides comme à quinze, mais beaucoup moins gaies qu'à cet âge. Une femme disait à l'autre: Ma chère, croyez-vous que l'eau soit assez bouillante pour la jeter sur le thé?—Ma chère, répondait l'autre, je crois que ce serait trop tôt, car ces messieurs ne sont pas encore prêts à venir.—Resteront-ils longtemps à table aujourd'hui? disait la troisième; qu'en croyez-vous, ma chère?—Je ne sais pas, répondait la quatrième; il me semble que l'élection du parlement doit avoir lieu la semaine prochaine, et il se pourrait qu'ils restassent pour s'en entretenir.—Non, reprenait la cinquième; je crois plutôt qu'ils parlent de cette chasse au renard qui les a tant occupés la semaine passée, et qui doit recommencer lundi prochain; je crois cependant que le dîner sera bientôt fini.—Ah! je ne l'espère guère, disait la sixième en soupirant, et le silence recommençait. J'avais été dans les couvents d'Italie, ils me paraissaient pleins de vie à côté de ce cercle, et je ne savais qu'y devenir.
«Tous les quarts d'heure il s'élevait une voix qui faisait la question la plus insipide pour obtenir la réponse la plus froide, et l'ennui soulevé retombait avec un nouveau poids sur ces femmes, que l'on aurait pu croire malheureuses, si l'habitude prise dès l'enfance n'apprenait pas à tout supporter. Enfin, les messieurs revenaient, et ce moment si attendu n'apportait pas un grand changement dans la manière d'être des femmes: les hommes continuaient leur conversation auprès de la cheminée, les femmes restaient dans le fond de la chambre, distribuant les tasses de thé; et quand l'heure du départ arrivait, elles s'en allaient avec leurs époux, prêts à recommencer le lendemain une vie qui ne différait de celle de la veille que par la date de l'almanach, et par la trace des années qui venait enfin s'imprimer sur le visage de ces femmes, comme si elles eussent vécu pendant ce temps.
«Je ne puis concevoir encore comment mon talent a pu échapper au froid mortel dont j'étais entourée; car il ne faut pas se le cacher, il y a deux côtés à toutes les manières de voir: on peut vanter l'enthousiasme, on peut le blâmer; le mouvement et le repos, la variété et la monotonie, sont susceptibles d'être attaqués et défendus par divers arguments; on peut plaider pour la vie, et il y a cependant assez de bien à dire de la mort, ou de ce qui lui ressemble. Il n'est donc pas vrai qu'on puisse tout simplement mépriser ce que disent les gens médiocres; ils pénètrent malgré vous dans le fond de votre pensée, ils vous attendent dans les moments où la supériorité vous a causé des chagrins, pour vous dire un eh bien tout tranquille, tout modéré en apparence, et qui est cependant le mot le plus dur qu'il soit possible d'entendre; car on ne peut supporter l'envie que dans le pays où cette envie même est excitée par l'admiration qu'inspirent les talents; mais quel plus grand malheur que de vivre là où la supériorité ferait naître la jalousie, et point l'enthousiasme; là où l'on serait haï comme une puissance, en étant moins fort qu'un être obscur! Telle était ma situation dans cet étroit séjour; je n'y faisais qu'un bruit importun à presque tout le monde, et je ne pouvais, comme à Londres ou à Édimbourg, rencontrer ces hommes supérieurs qui savent tout juger et tout connaître, et qui, sentant le besoin des plaisirs inépuisables de l'esprit et de la conversation, auraient trouvé quelque charme dans l'entretien d'une étrangère, quand même elle ne se serait pas en tout conformée aux sévères usages du pays.
«Je passais quelquefois des jours entiers dans les sociétés de ma belle-mère, sans entendre dire un mot qui répondît ni à une idée ni à un sentiment; l'on ne se permettait pas même des gestes en parlant; on voyait sur le visage des jeunes filles la plus belle fraîcheur, les couleurs les plus vives, et la plus parfaite immobilité: singulier contraste entre la nature et la société! Tous les âges avaient des plaisirs semblables: l'on prenait le thé, l'on jouait au whist, et les femmes vieillissaient en faisant toujours la même chose, en restant toujours à la même place: le temps était bien sûr de ne pas les manquer, il savait où les prendre.
«Il y a dans les plus petites villes d'Italie un théâtre, de la musique, des improvisateurs, beaucoup d'enthousiasme pour la poésie et les arts, un beau soleil; enfin on y sent qu'on vit; mais je l'oubliais tout à fait dans la province que j'habitais, et j'aurais pu, ce me semble, envoyer à ma place une poupée légèrement perfectionnée par la mécanique, elle aurait très-bien rempli mon emploi dans la société. Comme il y a partout, en Angleterre, des intérêts de divers genres qui honorent l'humanité, les hommes, dans quelque retraite qu'ils vivent, ont toujours les moyens d'occuper dignement leur loisir; mais l'existence des femmes, dans le coin isolé de la terre que j'habitais, était bien insipide. Il y en avait quelques-unes qui, par la nature et la réflexion, avaient développé leur esprit, et j'avais découvert quelques accents, quelques regards, quelques mots dits à voix basse, qui sortaient de la ligne commune; mais la petite opinion du petit pays, toute-puissante dans son petit cercle, étouffait entièrement ces germes: on aurait eu l'air d'une mauvaise tête, d'une femme de vertu douteuse, si l'on s'était livré à parler, à se montrer de quelque manière; et ce qui était pis que tous les inconvénients, il n'y avait aucun avantage.
«D'abord j'essayai de ranimer cette société endormie: je leur proposai de lire des vers, de faire de la musique. Une fois, le jour était pris pour cela; mais tout à coup une femme se rappela qu'il y avait trois semaines qu'elle était invitée à souper chez sa tante; une autre, qu'elle était en deuil d'une vieille cousine qu'elle n'avait jamais vue, et qui était morte depuis plus de trois mois; une autre, enfin, que dans son ménage il y avait des arrangements domestiques à prendre: tout cela était très-raisonnable; mais ce qui était toujours sacrifié, c'étaient les plaisirs de l'imagination et de l'esprit, et j'entendais si souvent dire: Cela ne se peut pas, que, parmi tant de négations, ne pas vivre m'eût encore semblé la meilleure de toutes.
«Moi-même, après m'être débattue quelque temps, j'avais renoncé à mes vaines tentatives, non que mon père me les interdît, il avait même engagé ma belle-mère à ne pas me tourmenter à cet égard; mais les insinuations, mais les regards à la dérobée, pendant que je parlais, mille petites peines, semblables aux liens dont les pygmées entouraient Gulliver, me rendaient tous les mouvements impossibles, et je finissais par faire comme les autres en apparence, mais avec cette différence que je mourais d'ennui, d'impatience et de dégoût au fond du cœur. J'avais déjà passé ainsi quatre années les plus fastidieuses du monde; et ce qui m'affligeait davantage encore, je sentais mon talent se refroidir; mon esprit se remplissait, malgré moi, de petitesses: car, dans une société où l'on manque tout à la fois d'intérêt pour les sciences, la littérature, les tableaux et la musique, où l'imagination enfin n'occupe personne, ce sont les petits faits, les critiques minutieuses, qui font nécessairement le sujet des entretiens; et les esprits étrangers à l'activité comme à la méditation ont quelque chose d'étroit, de susceptible et de contraint, qui rend les rapports de la société tout à la fois pénibles et fades.
«Il n'y a là de jouissance que dans une certaine régularité méthodique, qui convient à ceux dont le désir est d'effacer toutes les supériorités, pour mettre le monde à leur niveau; mais cette uniformité est une douleur habituelle pour les caractères appelés à une destinée qui leur soit propre. Le sentiment amer de la malveillance, que j'excitais malgré moi, se joignait à l'oppression causée par le vide, qui m'empêchait de respirer. C'est en vain qu'on se dit: Tel homme n'est pas digne de me juger, telle femme n'est pas capable de me comprendre; le visage humain exerce un grand pouvoir sur le cœur humain; et quand vous lisez sur ce visage une désapprobation secrète, elle vous inquiète toujours, en dépit de vous-même. Enfin, le cercle qui vous environne finit toujours par vous cacher le reste du monde: le plus petit objet placé devant votre œil vous intercepte le soleil; il en est de même aussi de la société dans laquelle on vit: ni l'Europe, ni la postérité ne pourraient rendre insensible aux tracasseries de la maison voisine; et qui veut être heureux et développer son génie doit, avant tout, bien choisir l'atmosphère dont il s'entoure immédiatement.