Le comte d'Erfeuil était doux, obligeant, facile en tout, sérieux seulement dans l'amour-propre, et digne d'être aimé comme il aimait, c'est-à-dire comme un bon camarade de plaisirs et de périls; mais il ne s'entendait point au partage des peines. Il s'ennuyait de la mélancolie d'Oswald, et, par bon cœur autant que par goût, il aurait souhaité de la dissiper. «Que vous manque-t-il? lui disait-il souvent. N'êtes-vous pas jeune, riche, et, si vous le voulez, bien portant? car vous n'êtes malade que parce que vous êtes triste. Moi, j'ai perdu ma fortune, mon existence; je ne sais ce que je deviendrai, et cependant je jouis de la vie comme si je possédais toutes les prospérités de la terre.—Vous avez un courage aussi rare qu'honorable, répondit lord Nelvil; mais les revers que vous ayez éprouvés font moins de mal que les chagrins du cœur!—Les chagrins du cœur! s'écria le comte d'Erfeuil, oh! c'est vrai, ce sont les plus cruels de tous… Mais… mais… encore faut-il s'en consoler; car un homme sensé doit chasser de son âme tout ce qui ne peut servir ni aux autres ni à lui-même. Ne sommes-nous pas ici-bas pour être utiles d'abord, et puis heureux ensuite? Mon cher Nelvil, tenons-nous-en là.»

Ce que disait le comte d'Erfeuil était raisonnable, dans le sens ordinaire de ce mot; car il avait, à beaucoup d'égards, ce qu'on appelle une bonne tête: ce sont les caractères passionnés, bien plus que les caractères légers, qui sont capables de folie; mais, loin que sa façon de sentir excitât la confiance de lord Nelvil, il aurait voulu pouvoir assurer au comte d'Erfeuil qu'il était le plus heureux des hommes, pour éviter le mal que lui faisaient ses consolations.

Cependant le comte d'Erfeuil s'attachait beaucoup à lord Nelvil: sa résignation et sa simplicité, sa modestie et sa fierté lui inspiraient une considération dont il ne pouvait se défendre. Il s'agitait autour du calme extérieur d'Oswald, il cherchait dans sa tête tout ce qu'il avait entendu dire de plus grave dans son enfance à des parents âgés, afin de l'essayer sur lord Nelvil; et, tout étonné de ne pas vaincre son apparente froideur, il se disait en lui-même: «Mais n'ai-je pas de la bonté, de la franchise, du courage? ne suis-je pas aimable en société? que peut-il donc me manquer pour faire effet sur cet homme? et n'y a-t-il pas entre nous quelque malentendu qui vient peut-être de ce qu'il ne sait pas assez bien le français?

CHAPITRE IV

Une circonstance imprévue accrut beaucoup le sentiment de respect que le comte d'Erfeuil éprouvait déjà, presque à son insu, pour son compagnon de voyage. La santé de lord Nelvil l'avait contraint de s'arrêter quelques jours à Ancône. Les montagnes et la mer rendent la situation de cette ville très-belle, et la foule des Grecs qui travaillent sur le devant des boutiques, assis à la manière orientale, la diversité des costumes des habitants du Levant qu'on rencontre dans les rues, lui donnent un aspect original et intéressant. L'art de la civilisation tend sans cesse à rendre tous les hommes semblables en apparence et presque en réalité; mais l'esprit et l'imagination se plaisent dans les différences qui caractérisent les nations: les hommes ne se ressemblent entre eux que par l'affection ou le calcul; mais tout ce qui est naturel est varié. C'est donc un petit plaisir, au moins pour les yeux, que la diversité des costumes; elle semble promettre une manière nouvelle de sentir et de juger.

Le culte grec, le culte catholique et le culte juif existent simultanément et paisiblement dans la ville d'Ancône. Les cérémonies de ces religions diffèrent excessivement entre elles; mais un même sentiment s'élève vers le ciel dans ces rites divers, un même cri de douleur, un même besoin d'appui.

L'église catholique est au haut de la montagne, et domine à pic sur la mer; le bruit des flots se mêle souvent aux chants des prêtres. L'église est surchargée, dans l'intérieur, d'une foule d'ornements d'assez mauvais goût; mais quand on s'arrête sous le portique du temple, on aime à rapprocher le plus pur des sentiments de l'âme, la religion, avec le spectacle de cette superbe mer, sur laquelle l'homme jamais ne peut imprimer sa trace. La terre est travaillée par lui, les montagnes sont coupées par ses routes, les rivières se resserrent en canaux pour porter ses marchandises; mais si les vaisseaux sillonnent un moment les ondes, la vague vient effacer aussitôt cette légère marque de servitude, et la mer reparaît telle qu'elle fut au premier jour de la création.

Lord Nelvil avait fixé son départ pour Rome au lendemain, lorsqu'il entendit, pendant la nuit, des cris affreux dans la ville. Il se hâta de sortir de son auberge pour en savoir la cause, et vit un incendie qui partait du port et remontait de maison en maison jusqu'au haut de la ville; les flammes se répétaient au loin dans la mer; le vent, qui augmentait leur vivacité, agitait aussi leur image dans les flots, et les vagues soulevées réfléchissaient de mille manières les traits sanglants d'un feu sombre.

Les habitants d'Ancône, n'ayant point chez eux de pompes en bon état, se hâtaient de porter avec leurs bras quelques secours[1]. On entendait, à travers les cris, le bruit des chaînes des galériens, employés à sauver la ville qui leur servait de prison. Les diverses nations du Levant, que leur commerce attire à Ancône, exprimaient leur effroi par la stupeur de leurs regards. Les marchands, à l'aspect de leurs magasins en flammes, perdaient entièrement la présence d'esprit. Les alarmes pour la fortune troublent autant le commun des hommes que la crainte de la mort, et n'inspirent pas cet élan de l'âme, cet enthousiasme qui fait trouver des ressources.

[1] Ancône est à peu près à cet égard dans le même dénûment qu'alors.