«J'aurais cependant passé toute ma vie dans la déplorable situation où je me trouvais, si j'avais conservé mon père; mais un accident subit me l'enleva: je perdis avec lui mon protecteur, mon ami, le seul qui m'entendît encore dans ce désert peuplé; et mon désespoir fut tel, que je n'eus plus la force de résister à mes impressions. J'avais vingt ans quand il mourut, et je me trouvai sans autre appui, sans autre relation que ma belle-mère, une personne avec laquelle, depuis cinq ans que nous vivions ensemble, je n'étais pas plus liée que le premier jour. Elle se mit à me reparler de M. Maclinson; et, quoiqu'elle n'eût pas le droit de me commander de l'épouser, elle ne recevait que lui chez elle, et me déclarait assez nettement qu'elle ne favoriserait aucun autre mariage. Ce n'était pas qu'elle aimât beaucoup M. Maclinson, quoiqu'il fût son propre parent; mais elle me trouvait dédaigneuse de le refuser, et elle faisait cause commune avec lui plutôt pour la défense de la médiocrité que par amour-propre de famille.
«Chaque jour ma situation devenait plus odieuse; je me sentais saisie par la maladie du pays, la plus inquiète douleur qui puisse s'emparer de l'âme. L'exil est quelquefois, pour les caractères vifs et sensibles, un supplice beaucoup plus cruel que la mort: l'imagination prend en déplaisance tous les objets qui vous entourent, le climat, le pays, la langue, les usages, la vie en masse, la vie en détail; il y a une peine pour chaque moment, comme pour chaque situation; car la patrie nous donne mille plaisirs habituels que nous ne connaissons pas nous-mêmes, avant de les avoir perdus:
. . . . . . La favella, i costumi,
L'aria, i tronchi, il terren, le mura, i sassi[14]!
C'est déjà un vif chagrin que de ne plus voir les lieux où l'on a passé son enfance: les souvenirs de cet âge, par un charme particulier, rajeunissent le cœur, et cependant adoucissent l'idée de la mort. La tombe rapprochée du berceau semble placer sous le même ombrage toute une vie; tandis que les années passées sur un sol étranger sont comme des branches sans racine. La génération qui vous précède ne vous a pas vu naître; elle n'est pas pour vous la génération des pères, la génération protectrice; mille intérêts qui vous sont communs avec vos compatriotes ne sont plus entendus par les étrangers; il faut tout expliquer, tout commenter, tout dire, au lieu de cette communication facile, de cette effusion de pensées, qui commence à l'instant où l'on retrouve ses concitoyens. Je ne pouvais me rappeler sans émotion les expressions bienveillantes de mon pays. Cara, carissima, disais-je quelquefois en me promenant toute seule, pour m'imiter à moi-même l'accueil si amical des Italiens et des Italiennes; je comparais cet accueil à celui que je recevais.
[14] La langue, les mœurs, l'air, les arbres, la terre, les murs, les pierres!
Métastase.
«Chaque jour j'errais dans la compagne, où j'avais coutume d'entendre le soir, en Italie, des airs harmonieux chantés avec des voix si justes; et les cris des corbeaux retentissaient seuls dans les nuages. Le soleil si beau, l'air si suave de mon pays, était remplacé par des brouillards; les fruits mûrissaient à peine, je ne voyais point de vignes; les fleurs croissaient languissamment, à long intervalle l'une de l'autre; les sapins couvraient les montagnes toute l'année, comme un noir vêtement: un édifice antique, un tableau seulement, un beau tableau, aurait relevé mon âme; mais je l'aurais vainement cherché à trente milles à la ronde. Tout était terne, tout était morne autour de moi, et ce qu'il y avait d'habitations et d'habitants servait seulement à priver la solitude de cette horreur poétique qui cause à l'âme un frissonnement assez doux. Il y avait de l'aisance, un peu de commerce et de la culture autour de nous, enfin ce qu'il faut pour qu'on vous dise: Vous devez être contente, il ne vous manque rien. Stupide jugement porté sur l'extérieur de la vie, quand tout le foyer du bonheur et de la souffrance est dans le sanctuaire le plus intime et le plus secret de nous-mêmes!
«A vingt et un ans, je devais naturellement entrer en possession de la fortune de ma mère et de celle que mon père m'avait laissée. Une fois alors, dans mes rêveries solitaires, il me vint dans l'idée, puisque j'étais orpheline et majeure, de retourner en Italie pour y mener une vie indépendante, tout entière consacrée aux arts. Ce projet, quand il entra dans ma pensée, m'enivra de bonheur, et d'abord je ne conçus pas la possibilité d'une objection. Cependant, quand ma fièvre d'espérance fut un peu calmée, j'eus peur de cette résolution irréparable; et, me représentant ce qu'en penseraient tous ceux que je connaissais, le projet que j'avais d'abord trouvé si facile me sembla tout à fait impraticable; mais néanmoins l'image de cette vie, au milieu de tous les souvenirs de l'antiquité, de la peinture, de la musique, s'était offerte à moi avec tant de détails et de charmes, que j'avais pris un nouveau dégoût pour mon ennuyeuse existence.
«Mon talent, que j'avais craint de perdre, s'était accru par l'étude suivie que j'avais faite de la littérature anglaise; la manière profonde de penser et de sentir qui caractérise vos poëtes avait fortifié mon esprit et mon âme, sans que j'eusse rien perdu de l'imagination vive qui semble n'appartenir qu'aux habitants de nos contrées. Je pouvais donc me croire destinée à des avantages particuliers par la réunion des circonstances rares qui m'avaient donné une double éducation, et, si je puis m'exprimer ainsi, deux nationalités différentes. Je me souvenais de l'approbation qu'un petit nombre de bons juges avaient accordée, dans Florence, à mes premiers essais en poésie. Je m'exaltais sur les nouveaux succès que je pouvais obtenir; enfin j'espérais beaucoup de moi: n'est-ce pas la première et la plus noble illusion de la jeunesse?