Le lendemain, ils arrivèrent à Notre-Dame-de-Lorette, qui est placée sur le haut de la montagne, et d'où l'on découvre la mer Adriatique. Pendant que lord Nelvil allait donner quelques ordres pour le voyage, Corinne se rendit à l'église, où l'image de la Vierge est renfermée, au milieu du chœur, dans une petite chapelle carrée revêtue de bas-reliefs assez remarquables. Le pavé de marbre qui environne ce sanctuaire est creusé par les pèlerins qui en ont fait le tour à genoux. Corinne fut attendrie en contemplant ces traces de la prière, et, se jetant à genoux aussi sur ce même pavé qui avait été pressé par un si grand nombre de malheureux, elle implora l'image de la bonté, le symbole de la sensibilité céleste. Oswald trouva Corinne prosternée devant ce temple, et baignée de pleurs. Il ne pouvait comprendre comment une personne d'un esprit si supérieur suivait ainsi les pratiques populaires. Elle aperçut ce qu'il pensait par ses regards, et lui dit: «Cher Oswald, n'arrive-t-il pas souvent que l'on n'ose élever ses vœux jusqu'à l'Être suprême? Comment lui confier toutes les peines du cœur? N'est-il donc pas doux alors de pouvoir considérer une femme comme l'intercesseur des faibles humains? Elle a souffert sur cette terre, puisqu'elle y a vécu; je l'implorais pour vous avec moins de rougeur; la prière directe m'eût semblé trop imposante.—Je ne la fais pas non plus toujours, cette prière directe, répondit Oswald; j'ai aussi mon intercesseur: l'ange gardien des enfants, c'est leur père; et depuis que le mien est dans le ciel, j'ai souvent éprouvé dans ma vie des secours extraordinaires, des moments de calme sans cause, des consolations inattendues; c'est aussi dans cette protection miraculeuse que j'espère pour sortir de ma perplexité.—Je vous comprends, dit Corinne; il n'y a personne, je crois, qui n'ait au fond de son âme une idée singulière et mystérieuse sur sa propre destinée. Un événement qu'on a toujours redouté, sans qu'il fût vraisemblable, et qui pourtant arrive; la punition d'une faute, quoiqu'il soit impossible de saisir les rapports qui lient nos malheurs avec elle, frappent souvent l'imagination. Depuis mon enfance, j'ai toujours craint de demeurer en Angleterre; eh bien, le regret de ne pouvoir y vivre sera peut-être la cause de mon désespoir; et je sens qu'à cet égard il y a quelque chose d'invincible dans mon sort, un obstacle contre lequel je lutte et me brise en vain. Chacun conçoit sa vie intérieurement tout autre qu'elle ne paraît. On croit confusément à une puissance surnaturelle qui agit à notre insu, et se cache sous la forme de circonstances extérieures, tandis qu'elle seule est l'unique cause de tout. Cher ami, les âmes capables de réflexion se plongent sans cesse dans l'abîme d'elles-mêmes, et n'en trouvent jamais la fin!» Oswald, lorsqu'il entendait parler ainsi Corinne, s'étonnait toujours de ce qu'elle pouvait tout à la fois éprouver des sentiments si passionnés, et planer, en les jugeant, sur ses propres impressions. «Non, se disait-il souvent, non, aucune autre société sur la terre ne peut suffire à celui qui goûta l'entretien d'une telle femme.»

Ils arrivèrent de nuit à Ancône, parce que lord Nelvil craignait d'y être reconnu. Malgré ses précautions, il le fut, et le lendemain matin tous les habitants entourèrent la maison où il était. Corinne fut éveillée par les cris de vive lord Nelvil! vive notre bienfaiteur! qui retentissaient sous ses fenêtres; elle tressaillit à ces mots, se leva précipitamment, et alla se mêler à la foule, pour entendre louer celui qu'elle aimait. Lord Nelvil, averti que le peuple le demandait avec véhémence, fut enfin obligé de paraître; il croyait que Corinne dormait encore, et qu'elle devait ignorer ce qui se passait. Quel fut son étonnement de la trouver au milieu de la place, déjà connue, déjà chérie par toute cette multitude reconnaissante, qui la suppliait de lui servir d'interprète! L'imagination de Corinne se plaisait un peu dans toutes les circonstances extraordinaires; et cette imagination était son charme, et quelquefois son défaut. Elle remercia lord Nelvil au nom du peuple, et le fit avec tant de grâce et de noblesse, que tous les habitants d'Ancône en étaient ravis; elle disait: Nous, en parlant d'eux: Vous nous avez sauvés, nous vous devons la vie. Et quand elle s'avança pour offrir, en leur nom, à lord Nelvil, la couronne de chêne et de laurier qu'ils avaient tressée pour lui, une émotion indéfinissable la saisit; elle se sentit intimidée en s'approchant d'Oswald. A ce moment, tout le peuple, qui en Italie est si mobile et si enthousiaste, se prosterna devant lui, et Corinne, involontairement, plia le genou en lui présentant la couronne. Lord Nelvil, à cette vue, fut tellement troublé, que, ne pouvant supporter plus longtemps cette scène publique et l'hommage que lui rendait celle qu'il adorait, il l'entraîna loin de la foule avec lui.

En partant, Corinne, baignée de larmes, remercia tous les bons habitants d'Ancône, qui les accompagnaient de leurs bénédictions, tandis qu'Oswald se cachait dans le fond de la voiture, et répétait sans cesse: «Corinne à mes genoux! Corinne, sur les traces de laquelle je voudrais me prosterner! Ai-je mérité cet outrage? Me croyez-vous l'indigne orgueil…—Non sans doute, interrompit Corinne; mais j'ai été saisie tout à coup par ce sentiment de respect qu'une femme éprouve toujours pour l'homme qu'elle aime. Les hommages extérieurs sont dirigés vers nous; mais, dans la vérité, dans la nature, c'est la femme qui révère profondément celui qu'elle a choisi pour son défenseur.—Oui, je le serai, ton défenseur, jusqu'au dernier jour de ma vie, s'écria lord Nelvil, le ciel m'en est témoin! tant d'âme et tant de génie ne se seront pas en vain réfugiés à l'abri de mon amour.—Hélas! répondit Corinne, je n'ai besoin de rien que de cet amour; et quelle promesse pourrait m'en répondre? N'importe, je sens que tu m'aimes à présent plus que jamais; ne troublons pas ce retour.—Ce retour! interrompit Oswald.—Oui, je ne rétracte point cette expression, dit Corinne; mais ne l'expliquons pas,» continua-t-elle en faisant signe doucement à lord Nelvil de se taire.

CHAPITRE VI

Ils suivirent pendant deux jours les rivages de la mer Adriatique; mais cette mer ne produit point, du côté de la Romagne, l'effet de l'Océan, ni même de la Méditerranée; le chemin borde ses flots, et il y a du gazon sur ses rives: ce n'est pas ainsi qu'on se représente le redoutable empire des tempêtes. A Rimini et à Césène, on quitte la terre classique des événements de l'histoire romaine; et le dernier souvenir qui s'offre à la pensée, c'est le Rubicon traversé par César, lorsqu'il résolut de se rendre maître de Rome. Par un rapprochement singulier, non loin de ce Rubicon, on voit aujourd'hui la république de Saint-Marin, comme si ce dernier faible vestige de la liberté devait subsister à côté des lieux où la république du monde a été détruite. Depuis Ancône, on s'avance par degrés vers une contrée qui présente un aspect tout différent de celui de l'État ecclésiastique. Le Bolonais, la Lombardie, les environs de Ferrare et de Rovigo, sont remarquables par la beauté et la culture; ce n'est plus cette dévastation poétique qui annonçait l'approche de Rome et les événements terribles qui s'y sont passés. On quitte alors

Les pins, deuil de l'été, parure des hivers[16],

les cyprès conifères[17], images des obélisques, les montagnes et la mer. La nature, comme le voyageur, dit adieu par degrés aux rayons du Midi; d'abord les orangers ne croissent plus en plein air, ils sont remplacés par les oliviers, dont la verdure pâle et légère semble convenir aux bosquets qu'habitent les ombres dans l'Élysée; et, quelques lieues plus loin, les oliviers eux-mêmes disparaissent.

[16] Vers de M. de Sabran.

[17]

. . . . . . . et coniferi cupressi.