Quelques mots de la doctrine de Kant ayant été mal interprétés, on a prétendu qu’il croyait aux connaissances à priori, c’est-à-dire à celles qui seraient gravées dans notre esprit avant que nous les eussions apprises. D’autres philosophes allemands, plus rapprochés du système de Platon, ont en effet pensé que le type du monde était dans l’esprit humain, et que l’homme ne pourrait concevoir l’univers s’il n’en avait pas l’image innée en lui-même ; mais il n’est pas question de cette doctrine dans Kant : il réduit les sciences intellectuelles à trois, la logique, la métaphysique et les mathématiques. La logique n’enseigne rien par elle-même ; mais comme elle repose sur les lois de notre entendement, elle est incontestable dans ses principes, abstraitement considérés ; cette science ne peut conduire à la vérité que dans son application aux idées et aux choses ; ses principes sont innés, son application est expérimentale. Quant à la métaphysique, Kant nie son existence, puisqu’il prétend que le raisonnement ne peut avoir lieu que dans la sphère de l’expérience. Les mathématiques seules lui paraissent dépendre immédiatement de la notion de l’espace et du temps, c’est-à-dire, des lois de notre entendement, antérieures à l’expérience. Il cherche à prouver que les mathématiques ne sont point une simple analyse, mais une science synthétique, positive, créatrice et certaine par elle-même, sans qu’on ait besoin de recourir à l’expérience pour s’assurer de la vérité. On peut étudier dans le livre de Kant les arguments sur lesquels il appuie cette manière de voir ; mais au moins est-il vrai qu’il n’y a point d’homme plus opposé à ce que l’on appelle la philosophie des rêveurs, et qu’il aurait plutôt du penchant pour une façon de penser sèche et didactique, quoique sa doctrine ait pour objet de relever l’espèce humaine, dégradée par la philosophie matérialiste.
Loin de rejeter l’expérience, Kant considère l’œuvre de la vie comme n’étant autre chose que l’action de nos facultés innées sur les connaissances qui nous viennent du dehors. Il croit que l’expérience ne serait qu’un chaos sans les lois de l’entendement, mais que les lois de l’entendement n’ont pour objet que les éléments donnés par l’expérience. Il s’ensuit qu’au delà de ses limites la métaphysique elle-même ne peut rien nous apprendre, et que c’est au sentiment que l’on doit attribuer la prescience et la conviction de tout ce qui sort du monde visible.
Lorsqu’on veut se servir du raisonnement seul pour établir les vérités religieuses, c’est un instrument pliable en tous sens, qui peut également les défendre et les attaquer, parce qu’on ne saurait, à cet égard, trouver aucun point d’appui dans l’expérience. Kant place sur deux lignes parallèles les arguments pour et contre la liberté de l’homme, l’immortalité de l’âme, la durée passagère ou éternelle du monde ; et c’est au sentiment qu’il en appelle pour faire pencher la balance, car les preuves métaphysiques lui paraissent en égale force de part et d’autre[11]. Peut-être a-t-il eu tort de pousser jusque-là le scepticisme du raisonnement ; mais c’est pour anéantir plus sûrement ce scepticisme, en écartant de certaines questions les discussions abstraites qui l’ont fait naître.
[11] Ces arguments opposés sur les grandes questions métaphysiques sont appelés antinomies dans le livre de Kant.
Il serait injuste de soupçonner la piété sincère de Kant, parce qu’il a soutenu qu’il y avait parité entre les raisonnements pour et contre, dans les grandes questions de la métaphysique transcendante. Il me semble, au contraire, qu’il y a de la candeur dans cet aveu. Un si petit nombre d’esprits sont en état de comprendre de tels raisonnements, et ceux qui en sont capables ont une telle tendance à se combattre les uns les autres, que c’est rendre un grand service à la foi religieuse, que de bannir la métaphysique de toutes les questions qui tiennent à l’existence de Dieu, au libre arbitre, à l’origine du bien et du mal.
Quelques personnes respectables ont dit qu’il ne faut négliger aucune arme, et que les arguments métaphysiques aussi doivent être employés pour persuader ceux sur qui ils ont de l’empire ; mais ces arguments conduisent à la discussion, et la discussion au doute, sur quelque sujet que ce soit.
Les belles époques de l’espèce humaine, dans tous les temps, ont été celles où des vérités d’un certain ordre n’étaient jamais contestées, ni par des écrits, ni par des discours. Les passions pouvaient entraîner à des actes coupables, mais nul ne révoquait en doute la religion même à laquelle il n’obéissait pas. Les sophismes de tout genre, abus d’une certaine philosophie, ont détruit dans divers pays et dans différents siècles, cette noble fermeté de croyance, source du dévouement héroïque. N’est-ce donc pas une belle idée à un philosophe, que d’interdire à la science même qu’il professe l’entrée du sanctuaire, et d’employer toute la force de l’abstraction à prouver qu’il y a des régions dont elle doit être bannie ?
Des despotes et des fanatiques ont essayé de défendre à la raison humaine l’examen de certains sujets, et toujours la raison s’est affranchie de ces injustes entraves. Mais les bornes qu’elle s’impose à elle-même, loin de l’asservir, lui donnent une nouvelle force, celle qui résulte toujours de l’autorité des lois librement consenties par ceux qui s’y soumettent.
Un sourd-muet, avant d’avoir été élevé par l’abbé Sicard, pourrait avoir une certitude intime de l’existence de la Divinité. Beaucoup d’hommes sont aussi loin des penseurs-profonds que les sourd-muets le sont des autres hommes, et cependant ils n’en sont pas moins susceptibles d’éprouver, pour ainsi dire, en eux-mêmes, les vérités primitives, parce que ces vérités sont du ressort du sentiment.
Les médecins, dans l’étude physique de l’homme, reconnaissent le principe qui l’anime, et cependant nul ne sait ce que c’est que la vie ; et, si l’on se mettait à raisonner, on pourrait très bien, comme l’ont fait quelques philosophes grecs, prouver aux hommes qu’ils ne vivent pas. Il en est de même de Dieu, de la conscience, du libre arbitre. Il faut y croire, parce qu’on les sent ; tout argument sera toujours d’un ordre inférieur à ce fait.