On ne saurait nier cependant que les nouveaux systèmes philosophiques et littéraires n’aient inspiré à leurs partisans un grand mépris pour ceux qui ne les comprennent pas. La plaisanterie française veut toujours humilier par le ridicule ; sa tactique est d’éviter l’idée pour attaquer la personne, et le fond pour se moquer de la forme. Les Allemands de la nouvelle école considèrent l’ignorance et la frivolité comme les maladies d’une enfance prolongée ; ils ne s’en sont pas tenus à combattre les étrangers, ils s’attaquent aussi eux-mêmes les uns les autres avec amertume, et l’on dirait, à les entendre, qu’un degré de plus en fait d’abstraction ou de profondeur, donne le droit de traiter en esprit vulgaire et borné quiconque ne voudrait pas ou ne pourrait pas y atteindre.
Quand les obstacles ont irrité les esprits, l’exagération s’est mêlée à cette révolution philosophique, d’ailleurs si salutaire. Les Allemands de la nouvelle école pénètrent avec le flambeau du génie dans l’intérieur de l’âme. Mais quand il s’agit de faire entrer leurs idées dans la tête des autres, ils en connaissent mal les moyens ; ils se mettent à dédaigner, parce qu’ils ignorent, non la vérité, mais la manière de la dire. Le dédain, excepté pour le vice, indique presque toujours une borne dans l’esprit ; car, avec plus d’esprit encore, on se serait fait comprendre même des esprits vulgaires, ou du moins on l’aurait essayé de bonne foi.
Le talent de s’exprimer avec méthode et clarté est assez rare en Allemagne : les études spéculatives ne le donnent pas. Il faut se placer, pour ainsi dire, en dehors de ses propres pensées, pour juger de la forme qu’on doit leur donner. La philosophie fait connaître l’homme plutôt que les hommes. C’est l’habitude de la société qui seule nous apprend quels sont les rapports de notre esprit avec celui des autres. La candeur d’abord, et l’orgueil ensuite, portent les philosophes sincères et sérieux à s’indigner contre ceux qui ne pensent pas ou ne sentent pas comme eux. Les Allemands recherchent le vrai consciencieusement ; mais ils ont un esprit de secte très ardent en faveur de la doctrine qu’ils adoptent ; car tout se change en passion dans le cœur de l’homme.
Cependant, malgré les diversités d’opinions qui forment en Allemagne différentes écoles opposées l’une à l’autre, elles tendent également, pour la plupart, à développer l’activité de l’âme : aussi n’est-il point de pays où chaque homme tire plus de parti de lui-même, au moins sous le rapport des travaux intellectuels.
CHAPITRE IX
Influence de la nouvelle Philosophie allemande sur la Littérature et les Arts.
Ce que je viens de dire sur le développement de l’esprit s’applique aussi à la littérature ; cependant il est peut-être intéressant d’ajouter quelques observations particulières à ces réflexions générales.
Dans les pays où l’on croit que toutes les idées nous viennent par les objets extérieurs, il est naturel d’attacher un plus grand prix aux convenances, dont l’empire est au dehors ; mais lorsqu’au contraire on est convaincu des lois immuables de l’existence morale, la société a moins de pouvoir sur chaque homme : l’on traite de tout avec soi-même ; et l’essentiel, dans les productions de la pensée comme dans les actions de la vie, c’est de s’assurer qu’elles partent de notre conviction intime et de nos émotions spontanées.
Il y a dans le style des qualités qui tiennent à la vérité même du sentiment, il y en a qui dépendent de la correction grammaticale. On aurait de la peine à faire comprendre à des Allemands que la première chose à examiner dans un ouvrage, c’est la manière dont il est écrit, et que l’exécution doit l’emporter sur la conception. La philosophie expérimentale estime un ouvrage surtout par la forme ingénieuse et lucide sous laquelle il est présenté ; la philosophie idéaliste, au contraire, toujours attirée vers le foyer de l’âme, n’admire que les écrivains qui s’en rapprochent.
Il faut l’avouer aussi, l’habitude de creuser dans les mystères les plus cachés de notre être donne du penchant pour ce qu’il y a de plus profond et quelquefois de plus obscur dans la pensée. Aussi les Allemands mêlent-ils trop souvent la métaphysique à la poésie.
La nouvelle philosophie inspire le besoin de s’élever jusqu’aux pensées et aux sentiments sans bornes. Cette impulsion peut être favorable au génie, mais elle ne l’est qu’à lui, et souvent elle donne à ceux qui n’en ont pas des prétentions assez ridicules. En France, la médiocrité trouve tout trop fort et trop exalté ; en Allemagne, rien ne lui paraît à la hauteur de la nouvelle doctrine. En France, la médiocrité se moque de l’enthousiasme, en Allemagne, elle dédaigne un certain genre de raison. Un écrivain n’en saurait jamais faire assez pour convaincre les lecteurs allemands qu’il n’est pas superficiel, qu’il s’occupe en toutes choses de l’immortel et de l’infini. Mais comme les facultés de l’esprit ne répondent pas toujours à de si vastes désirs, il arrive souvent que des efforts gigantesques ne conduisent qu’à des résultats communs. Néanmoins cette disposition générale seconde l’essor de la pensée ; et il est plus facile, en littérature, de poser des limites que de donner de l’émulation.