Non certes, la vie n’est pas si aride que l’égoïsme nous l’a faite ; tout n’y est pas prudence, tout n’y est pas calcul ; et, quand une action sublime ébranle toutes les puissances de notre être, nous ne pensons pas que l’homme généreux qui se sacrifie a bien connu, bien combiné son intérêt personnel : nous pensons qu’il immole tous les plaisirs, tous les avantages de ce monde, mais qu’un rayon divin descend dans son cœur, pour lui causer un genre de félicité qui ne ressemble pas plus à tout ce que nous revêtons de ce nom, que l’immortalité à la vie.

Ce n’est pas sans motif cependant qu’on met tant d’importance à fonder la morale sur l’intérêt personnel : on a l’air de ne soutenir qu’une théorie, et c’est en résultat une combinaison très ingénieuse, pour établir le joug de tous les genres d’autorité. Nul homme, quelque dépravé qu’il soit, ne dira qu’il ne faut pas de morale ; car celui même qui serait le plus décidé à en manquer, voudrait encore avoir affaire à des dupes qui la conservassent. Mais quelle adresse, d’avoir donné pour base à la morale la prudence ! quel accès ouvert à l’ascendant du pouvoir, aux transactions de la conscience, à tous les mobiles conseils des événements !

Si le calcul doit présider à tout, les actions des hommes seront jugées d’après le succès ; l’homme dont les bons sentiments ont causé le malheur sera justement blâmé ; l’homme pervers, mais habile, sera justement applaudi. Enfin, les individus ne se considérant entre eux que comme des obstacles ou des instruments, ils se haïront comme obstacles, et ne s’estimeront plus que comme moyens. Le crime même a plus de grandeur quand il tient au désordre des passions enflammées, que lorsqu’il a pour objet l’intérêt personnel ; comment donc pourrait-on donner pour principe à la vertu ce qui déshonorerait même le crime[15] !

[15] Dans l’ouvrage de Bentham sur la Législation, publié, ou plutôt illustré par M. Dumont, il y a divers raisonnements sur le principe de l’utilité, d’accord, à plusieurs égards, avec le système qui fonde la morale sur l’intérêt personnel. L’anecdote connue d’Aristide, qui fit rejeter un projet de Thémistocle, en disant seulement aux Athéniens que ce projet était avantageux, mais injuste, est citée par M. Dumont ; mais il rapporte les conséquences qu’on peut tirer de ce trait, ainsi que de plusieurs autres, à l’utilité générale admise par Bentham, comme la base de tous les devoirs. L’utilité de chacun, dit-il, doit être sacrifiée à l’utilité de tous, et celle du moment présent à l’avenir ; en faisant un pas de plus, on pourrait convenir que la vertu consiste dans le sacrifice du temps à l’éternité, et ce genre de calcul ne serait sûrement pas blâmé par les partisans de l’enthousiasme, mais, quelque effort que puisse tenter un homme aussi supérieur que M. Dumont, pour étendre le sens de l’utilité, il ne pourra jamais faire que ce mot soit synonyme de celui de dévouement. Il dit que le premier mobile des actions des hommes, c’est le plaisir et la douleur, et il suppose alors que le plaisir des âmes nobles consiste à s’exposer volontiers aux souffrances matérielles, pour acquérir des satisfactions d’un ordre plus relevé. Sans doute, il est aisé de faire de chaque parole un miroir qui réfléchisse toutes les idées ; mais, si l’on veut s’en tenir à la signification naturelle de chaque terme, on verra que l’homme à qui l’on dit que son propre bonheur doit être le but de toutes ses actions, ne peut être détourné de faire le mal qui lui convient que par la crainte ou le danger d’être puni, crainte que la passion fait braver, danger auquel un esprit habile peut se flatter d’échapper. — Sur quoi fondez-vous l’idée du juste ou de l’injuste, dira-t-on, si ce n’est sur ce qui est utile ou nuisible au plus grand nombre ? La justice, pour les individus, consiste dans le sacrifice d’eux-mêmes à leur famille ; pour la famille, dans le sacrifice d’elle-même à l’État ; et pour l’État, dans le respect de certains principes inaltérables qui font le bonheur et le salut de l’espèce humaine. Sans doute la majorité des générations, dans la durée des siècles, se trouvera bien d’avoir suivi la route de la justice ; mais pour être vraiment et religieusement honnête, il faut avoir toujours en vue le culte du beau moral, indépendamment de toutes les circonstances qui peuvent en résulter. L’utilité est nécessairement modifiée par les circonstances ; la vertu ne doit jamais l’être.

CHAPITRE XIII
De la morale fondée sur l’intérêt national.

Non seulement la morale fondée sur l’intérêt personnel met dans les rapports des individus entre eux des calculs de prudence et d’égoïsme qui en bannissent la sympathie, la confiance et la générosité ; mais la morale des hommes publics, de ceux qui traitent au nom des nations, doit être nécessairement pervertie par ce système. S’il est vrai que la morale des individus puisse être fondée sur leur intérêt, c’est parce que la société tout entière tend à l’ordre, et punit celui qui veut s’en écarter ; mais une nation, et surtout un État puissant, est comme un être isolé que les lois de la réciprocité n’atteignent pas. On peut dire avec vérité, qu’au bout d’un certain nombre d’années les nations injustes succombent à la haine qu’inspirent leurs injustices ; mais plusieurs générations peuvent s’écouler avant que de si vastes fautes soient punies, et je ne sais comment on pourrait prouver à un homme d’État, dans toutes les circonstances, que telle résolution, condamnable en elle-même, n’est pas utile, et que la morale et la politique sont toujours d’accord ; aussi ne le prouve-t-on pas, et c’est presque un axiome reçu, qu’on ne peut les réunir.

Cependant, que deviendrait le genre humain, si la morale n’était plus qu’un conte de vieille femme fait pour consoler les faibles, en attendant qu’ils soient les plus forts ? Comment pourrait-elle rester en honneur dans les relations privées, s’il était convenu que l’objet des regards de tous, que le gouvernement peut s’en passer ? et comment cela ne serait-il pas convenu, si l’intérêt est la base de la morale ? Il y a, nul ne peut le nier, des circonstances où ces grandes masses qu’on appelle des empires, ces grandes masses en état de nature l’une envers l’autre, trouvent un avantage momentané à commettre une injustice ; mais la génération qui suit en a presque toujours souffert.

Kant, dans ses écrits sur la morale politique, montre avec la plus grande force, que nulle exception ne peut être admise dans le code du devoir. En effet, quand on s’appuie des circonstances pour justifier une action immorale, sur quel principe pourrait-on se fonder pour s’arrêter à telle ou telle borne ? les passions naturelles les plus impétueuses ne seraient-elles pas encore plus aisément justifiées par les calculs de la raison, si l’on admettait l’intérêt public ou particulier comme une excuse de l’injustice ?

Quand, à l’époque la plus sanglante de la révolution, on a voulu autoriser tous les crimes, on a nommé le gouvernement comité de salut public ; c’était mettre en lumière cette maxime reçue : Que le salut du peuple est la suprême loi. La suprême loi, c’est la justice. Quand il serait prouvé qu’on servirait les intérêts terrestres d’un peuple par une bassesse ou par une injustice, on serait également vil ou criminel en la commettant ; car l’intégrité des principes de la morale importe plus que les intérêts des peuples. L’individu et la société sont responsables, avant tout, de l’héritage céleste qui doit être transmis aux générations successives de la race humaine. Il faut que la fierté, la générosité, l’équité, tous les sentiments magnanimes enfin, soient sauvés, à nos dépens d’abord, et même aux dépens des autres, puisque les autres doivent, comme nous, s’immoler à ces sentiments.

L’injustice sacrifie toujours une portion quelconque de la société à l’autre. Jusqu’à quel calcul arithmétique ce sacrifice est-il commandé ? La majorité peut-elle disposer de la minorité, si l’une l’emporte à peine de quelques voix sur l’autre ? Les membres d’une même famille, une compagnie de négociants, les nobles, les ecclésiastiques, quelque nombreux qu’ils soient, n’ont pas le droit de dire que tout doit céder à leur intérêt ; mais quand une réunion quelconque, fût-elle aussi peu considérable que celle des Romains dans leur origine ; quand cette réunion, dis-je, s’appelle une nation, tout lui serait permis pour se faire du bien ! Le mot de nation serait alors synonyme de celui de légion, que s’attribue le démon dans l’Évangile ; néanmoins, il n’y a pas plus de motif pour sacrifier le devoir à une nation qu’à toute autre collection d’hommes.