Quand les moralistes français sont sévères, ils le sont à un degré qui tue le caractère individuel dans l’homme ; il est dans l’esprit de la nation d’aimer en tout l’autorité. Les philosophes allemands, et Jacobi principalement, respectent ce qui constitue l’existence particulière de chaque être, et jugent les actions à leur source, c’est-à-dire d’après l’impulsion bonne ou mauvaise qui les a causées. Il y a mille moyens d’être un très mauvais homme, sans blesser aucune loi reçue, comme on peut faire une détestable tragédie, en observant toutes les règles et toutes les convenances théâtrales. Quand l’âme n’a pas l’élan naturel, elle voudrait savoir ce qu’on doit dire et ce qu’on doit faire dans chaque circonstance, afin d’être quitte envers elle-même et envers les autres, en se soumettant à ce qui est ordonné. La loi, cependant, ne peut apprendre en morale, comme en poésie, que ce qu’il ne faut pas faire ; mais en toutes choses, ce qui est bon et sublime ne nous est révélé que par la divinité de notre cœur.
L’utilité publique, telle que je l’ai développée dans les chapitres précédents, pourrait conduire à être immoral par moralité. Dans les rapports privés, au contraire, il peut arriver quelquefois qu’une conduite parfaite selon le monde vienne d’un mauvais principe, c’est-à-dire qu’elle tienne à quelque chose d’aride, de haineux et d’impitoyable. Les passions naturelles et les talents supérieurs déplaisent à ces personnes qu’on honore trop facilement du nom de sévères : elles se saisissent de leur moralité, qu’elles disent venir de Dieu, comme un ennemi prendrait l’épée du père pour en frapper les enfants.
Cependant, l’aversion de Jacobi contre l’inflexible rigueur de la loi le fait aller trop loin pour s’en affranchir. « Oui, dit-il, je mentirais comme Desdemona mourante[17] ; je tromperais comme Oreste, quand il voulait mourir à la place de Pylade, j’assassinerais comme Timoléon ; je serais parjure comme Épaminondas et comme Jean de Witt ; je me déterminerais au suicide comme Caton ; je serais sacrilège comme David ; car j’ai la certitude en moi-même qu’en pardonnant à ces fautes selon la lettre l’homme exerce le droit souverain que la majesté de son être lui confère ; il appose le sceau de sa dignité, le sceau de sa divine nature, sur la grâce qu’il accorde.
[17] Desdemona, afin de sauver à son époux la honte et le danger du forfait qu’il vient de commettre, déclare, en mourant, que c’est elle qui s’est tuée.
« Si vous voulez établir un système universel et rigoureusement scientifique, il faut que vous soumettiez la conscience à ce système qui a pétrifié la vie : cette conscience doit devenir sourde, muette et insensible ; il faut arracher jusqu’aux moindres restes de sa racine, c’est-à-dire du cœur de l’homme. Oui, aussi vrai que vos formules métaphysiques vous tiennent lieu d’Apollon et des Muses, ce n’est qu’en faisant taire votre cœur que vous pourrez vous conformer implicitement aux lois sans exception, et que vous adopterez l’obéissance raide et servile qu’elles demandent : alors la conscience ne servira qu’à vous enseigner, comme un professeur dans la chaire, ce qui est vrai au dehors de vous ; et ce fanal intérieur ne sera bientôt plus qu’une main de bois qui, sur les grands chemins, indique la route aux voyageurs ».
Jacobi est si bien guidé par ses propres sentiments, qu’il n’a peut-être pas assez réfléchi aux conséquences de cette morale pour le commun des hommes. Car, que répondre à ceux qui prétendraient, en s’écartant du devoir, qu’ils obéissent aux mouvements de leur conscience ? Sans doute on pourra découvrir qu’ils sont hypocrites en parlant ainsi ; mais on leur a fourni l’argument qui peut servir à les justifier, quoi qu’ils fassent ; et c’est beaucoup pour les hommes d’avoir des phrases à dire en faveur de leur conduite : ils s’en servent d’abord pour tromper les autres, et finissent par se tromper eux-mêmes.
Dira-t-on que cette doctrine indépendante ne peut convenir qu’aux caractères vraiment vertueux ? Il ne doit point y avoir de privilèges même pour la vertu ; car du moment qu’elle en désire, il est probable qu’elle n’en mérite plus. Une égalité sublime règne dans l’empire du devoir, et il se passe quelque chose au fond du cœur humain, qui donne à chaque homme, quand il le veut sincèrement, le moyen d’accomplir tout ce que l’enthousiasme inspire, sans sortir des bornes de la loi chrétienne, qui est aussi l’œuvre d’un saint enthousiasme.
La doctrine de Kant peut être, en effet, considérée comme trop sèche, parce qu’il n’y donne pas assez d’influence à la religion ; mais il ne faut pas s’étonner qu’il ait été porté à ne pas faire du sentiment la base de sa morale, dans un temps où il s’était répandu, en Allemagne surtout, une affectation de sensibilité qui affaiblissait nécessairement le ressort des esprits et des caractères. Un génie tel que celui de Kant devait avoir pour but de retremper les âmes.
Les moralistes allemands de la nouvelle école, si purs dans leurs sentiments, à quelques systèmes abstraits qu’ils s’abandonnent, peuvent être divisés en trois classes : ceux qui, comme Kant et Fichte, ont voulu donner à la loi du devoir une théorie scientifique et une application inflexible ; ceux, à la tête desquels Jacobi doit être placé, qui prennent le sentiment religieux et la conscience naturelle pour guides, et ceux qui, faisant de la révélation la base de leur croyance, veulent réunir le sentiment et le devoir, et cherchent à les lier ensemble par une interprétation philosophique. Ces trois classes de moralistes attaquent tous également la morale fondée sur l’intérêt personnel. Elle n’a presque plus de partisans en Allemagne ; on peut y faire le mal, mais du moins on y laisse intacte la théorie du bien.