Les Allemands méritent à cet égard une reconnaissance particulière ; c’est une honte parmi eux que l’ignorance et l’insouciance sur tout ce qui tient à la littérature et aux beaux-arts, et leur exemple prouve que, de nos jours, la culture de l’esprit conserve dans les classes indépendantes des sentiments et des principes.
La direction de la littérature et de la philosophie n’a pas été bonne en France, dans la dernière partie du dix-huitième siècle ; mais, si l’on peut s’exprimer ainsi, la direction de l’ignorance est encore plus redoutable ; car aucun livre ne fait du mal à celui qui les lit tous. Si les oisifs du monde, au contraire, s’occupent quelques instants, l’ouvrage qu’ils rencontrent fait événement dans leur tête, comme l’arrivée d’un étranger dans un désert ; et, lorsque cet ouvrage contient des sophismes dangereux, ils n’ont point d’arguments à y opposer. La découverte de l’imprimerie est vraiment funeste pour ceux qui ne lisent qu’à demi, ou par hasard ; car le savoir, comme la lance de Télèphe, doit guérir les blessures qu’il a faites.
L’ignorance, au milieu des raffinements de la société, est le plus odieux de tous les mélanges : elle rend, à quelques égards, semblable aux gens du peuple, qui n’estiment que l’adresse et la ruse ; elle porte à ne chercher que le bien-être et les jouissances physiques, à se servir d’un peu d’esprit pour tuer beaucoup d’âme ; à s’applaudir de ce qu’on ne sait pas, à se vanter de ce qu’on n’éprouve pas ; enfin, à combiner les bornes de l’intelligence avec la dureté du cœur, de façon qu’il n’y ait plus rien à faire de ce regard tourné vers le ciel, qu’Ovide a célébré comme le plus noble attribut de la nature humaine :
Os homini sublime dedit ; cœlumque tueri
Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus.
QUATRIÈME PARTIE
LA RELIGION ET L’ENTHOUSIASME.
CHAPITRE PREMIER
Considérations générales sur la religion en Allemagne.
Les nations de race germanique sont toutes naturellement religieuses ; et le zèle de ce sentiment a fait naître plusieurs guerres dans leur sein. Cependant, en Allemagne surtout, l’on est plus porté à l’enthousiasme qu’au fanatisme. L’esprit de secte doit se manifester sous diverses formes, dans un pays où l’activité de la pensée est la première de toutes ; mais d’ordinaire l’on n’y mêle pas les discussions théologiques aux passions humaines ; et les diverses opinions, en fait de religion, ne sortent pas de ce monde idéal où règne une paix sublime.
Pendant longtemps on s’est occupé, comme je le montrerai dans le chapitre suivant, de l’examen des dogmes du christianisme ; mais depuis vingt ans, depuis que les écrits de Kant ont fortement influé sur les esprits, il s’est établi dans la manière de concevoir la religion une liberté et une grandeur qui n’exigent ni ne rejettent aucune forme de culte en particulier, mais qui font des choses célestes le principe dominant de l’existence.
Plusieurs personnes trouvent que la religion des Allemands est trop vague, et qu’il vaut mieux se rallier sous l’étendard d’un culte plus positif et plus sévère. Lessing dit, dans son Essai sur l’éducation du genre humain, que les révélations religieuses ont toujours été proportionnées aux lumières qui existaient à l’époque où ces révélations ont paru. L’ancien Testament, l’Évangile, et, sous plusieurs rapports, la réformation, étaient, selon leur temps, parfaitement en harmonie avec les progrès des esprits ; et peut-être sommes-nous à la veille d’un développement du christianisme, qui rassemblera dans un même foyer tous les rayons épars, et qui nous fera trouver dans la religion plus que la morale, plus que le bonheur, plus que la philosophie, plus que le sentiment même, puisque chacun de ces biens sera multiplié par sa réunion avec les autres.