Des esprits supérieurs ont élevé des doutes sur tel ou tel dogme ; et c’était un grand malheur que la subtilité de la dialectique ou les prétentions de l’amour-propre pussent troubler et refroidir le sentiment de la foi. Souvent aussi la réflexion se trouvait à l’étroit dans ces religions intolérantes dont on avait fait, pour ainsi dire, un code pénal, et qui donnaient à la théologie toutes les formes d’un gouvernement despotique. Mais qu’il est sublime, ce culte qui nous fait ressentir une jouissance céleste dans l’inspiration du génie, comme dans la vertu la plus obscure ; dans les affections les plus tendres, comme dans les peines les plus amères ; dans la tempête, comme dans les beaux jours ; dans la fleur, comme dans le chêne ; dans tout, hors le calcul, hors le froid mortel de l’égoïsme, qui nous sépare de la nature bienfaisante, et nous donne la vanité seule pour mobile, la vanité dont la racine est toujours venimeuse ! qu’elle est belle, la religion qui consacre le monde entier à son auteur, et se sert de toutes nos facultés pour célébrer les rites saints du merveilleux univers !

Loin qu’une telle croyance interdise les lettres ni les sciences, la théorie de toutes les idées et le secret de tous les talents lui appartiennent ; il faudrait que la nature et la Divinité fussent en contradiction, si la piété sincère défendait aux hommes de se servir de leurs facultés, et de goûter les plaisirs qu’elles donnent. Il y a de la religion dans toutes les œuvres du génie ; il y a du génie dans toutes les pensées religieuses. L’esprit est d’une moins illustre origine, il sert à contester ; mais le génie est créateur. La source inépuisable des talents et des vertus, c’est le sentiment de l’infini, qui a sa part dans toutes les actions généreuses et dans toutes les conceptions profondes.

La religion n’est rien si elle n’est pas tout, si l’existence n’en est pas remplie, si l’on n’entretient pas sans cesse dans l’âme cette foi à l’invisible, ce dévouement, cette élévation de désirs, qui doivent triompher des penchants vulgaires auxquels notre nature nous expose.

Néanmoins, comment la religion pourrait-elle nous être sans cesse présente, si nous ne la rattachions pas à tout ce qui doit occuper une belle vie, les affections dévouées, les méditations philosophiques et les plaisirs de l’imagination ? Un grand nombre de pratiques sont recommandées aux fidèles, afin qu’à tous les moments du jour la religion leur soit rappelée par les obligations qu’elle impose ; mais si la vie entière pouvait être naturellement et sans effort un culte de tous les instants, ne serait-ce pas mieux encore ? puisque l’admiration pour le beau se rapporte toujours à la Divinité, et que l’élan même des pensées fortes nous fait remonter vers notre origine, pourquoi donc la puissance d’aimer, la poésie, la philosophie, ne seraient-elles pas les colonnes du temple de la foi ?

CHAPITRE II
Du Protestantisme.

C’était chez les Allemands qu’une révolution opérée par les idées devait avoir lieu ; car le trait saillant de cette nation méditative est l’énergie de la conviction intérieure. Quand une fois une opinion s’est emparée des têtes allemandes, leur patience et leur persévérance à la soutenir font singulièrement honneur à la force de la volonté dans l’homme.

En lisant les détails de la mort de Jean Hus et de Jérôme de Prague, les précurseurs de la réformation, on voit un exemple frappant de ce qui caractérise les chefs du protestantisme en Allemagne, la réunion d’une foi vive avec l’esprit d’examen. Leur raison n’a point fait tort à leur croyance, ni leur croyance à leur raison ; et leurs facultés morales ont agi toujours ensemble.

Partout, en Allemagne, on trouve des traces des diverses luttes religieuses qui, pendant plusieurs siècles, ont occupé la nation entière. On montre encore dans la cathédrale de Prague des bas-reliefs où les dévastations commises par les hussites sont représentées ; et la partie de l’église que les Suédois ont incendiée dans la guerre de trente ans n’est point rebâtie. Non loin de là, sur le pont, est placée la statue de saint Jean Népomucène, qui aima mieux périr dans les flots que de révéler les faiblesses qu’une reine infortunée lui avait confessées. Les monuments, et même les ruines qui attestent l’influence de la religion sur les hommes, intéressent vivement notre âme ; car les guerres d’opinion, quelque cruelles qu’elles soient, font plus d’honneur aux nations que les guerres d’intérêt.

Luther est, de tous les grands hommes que l’Allemagne a produits, celui dont le caractère était le plus allemand : sa fermeté avait quelque chose de rude ; sa conviction allait jusqu’à l’entêtement ; le courage de l’esprit était en lui le principe du courage de l’action : ce qu’il avait de passionné dans l’âme ne le détournait point des études abstraites ; et quoi qu’il attaquât de certains abus et de certains dogmes comme des préjugés, ce n’était point l’incrédulité philosophique, mais un fanatisme à lui qui l’inspirait.

Néanmoins la réformation a introduit dans le monde l’examen en fait de religion. Il en est résulté pour les uns le scepticisme, mais pour les autres une conviction plus ferme des vérités religieuses : l’esprit humain était arrivé à une époque où il devait nécessairement examiner pour croire. La découverte de l’imprimerie, la multiplicité des connaissances et l’investigation philosophique de la vérité, ne permettaient plus cette foi aveugle dont on s’était jadis si bien trouvé. L’enthousiasme religieux ne pouvait renaître que par l’examen et la méditation. C’est Luther qui a mis la Bible et l’Évangile entre les mains de tout le monde ; c’est lui qui a donné l’impulsion à l’étude de l’antiquité ; car en apprenant l’hébreu pour lire la Bible, et le grec pour lire le Nouveau Testament, on a cultivé les langues anciennes, et les esprits se sont tournés vers les recherches historiques.